Noël TINAZZI Paris
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Publié le 24 janvier 2018
Peter Sellars met en scène « Only the sound remains », opéra contemporain de Kaija Saariho qui regroupe deux pièces de théâtre nô japonais. Avec une économie de moyens sonores et scéniques et un duo de grandes voix masculines : Philippe Jaroussky et Davone Tines.

Grande première au Palais Garnier avec la création française de l'opéra contemporain de la compositrice finlandaise Kaija Saariaho. Opéra en langue anglaise (surtitré en français) et en deux parties composées chacune à partir d’une pièce de théâtre nô japonais dans la traduction du poète américain Ezra Pound. Outre l’Opéra de Paris, l’oeuvre est le fruit d’une commande publique impliquant quatre autre institutions, celle d’Amsterdam où elle a été créée en 2016, et celles de Toronto, Madrid, Helsinki. C’est dire les moyens accordés à cette création qui tant par la musique, maniant avec parcimonie l’électronique et la spatialisation du son, que par son dispositif scénique, tend vers l'abstraction et l’épure.

« Seul le son demeure », c’est ainsi qu’on pourrait traduire le titre de cet hymne très dépouillé à la musique. Un hymne chanté par deux servants, le contre-ténor Philippe Jaroussky (qui chante pour la première fois à l'Opéra de Paris) et le baryton-basse Davone Tines, deux grandes voix auxquelles s’ajoutent une danseuse, et un quatuor vocal qui fait office de choeur. Restreinte, la partie instrumentale, quant à elle, est assurée par une percussion, une flûte et un Kantele (instrument à cordes pincées finlandais, équivalent du koto japonais) et un quatuor à cordes auquel se conjuguent des murmures électroniques.

Ami de la compositrice depuis ses premières œuvres qu’il a montées au début des années 2000, Peter Sellars, dont on connaît le goût pour les cultures et les philosophies orientales, s’inscrit dans la lignée des pièces japonaises du XVème siècle dont est inspiré l’opéra. Le nô, genre très codifié combinant des chroniques versifiées modulées par les acteurs et des pantomimes dansées, est mêlé ici à la musique et au chant, dans une grande sobriété voulue par le metteur en scène américain. Le décor dû à la plasticienne Julie Mehretu tient tout entier en une grande toile peinte de zébrures sur fond sépia ouvrant le champ à toutes les interprétations. Posée sur le devant de scène, la toile entre lequelle vont et viennent les personnages est comme un voile séparant le réel de l’invisible. Les lumières jouent un grand rôle avec les ombres chinoises des protagonistes qui se découpent comme dans le cinéma expressionniste.

Quoique différentes, les deux pièces partagent une même fascination pour les trésors impalpables dont la perte peut se révéler insoutenable. La première conte les mésaventures d’un prêtre de la cour royale qui célèbre la mémoire du chevalier Tsunemasa, mort violemment au combat. Or celui-ci réapparaît, sous la forme d’un esprit intranquille regrettant amèrement d'être privé du bonheur de jouer du luth dont il savait tirer des sons enchanteurs. Après s’être fondue dans le corps du prêtre, l’ombre disparaît soudain, seul pesistent le son de sa voix et du luth qui dit le regret éternel de sa vie terrestre.

Danse céleste

Sans rapport apparent avec la précédente, la seconde pièce évoque la découverte merveilleuse que fait un pécheur sur un lac : une magnifique robe de plumes blanches suspendue à une branche de pin. Une jeune nymphe aux allures d’ange qui l’a laissé échapper au vent  lui demande de la lui rendre afin de pouvoir regagner les cieux. Elle promet en échange de lui offrir une danse céleste. Ce que fait le marin tout en regrettant sa disparition progressive dans la brume qui enveloppe le Mont Fuji. 

Accordée à l’évanescence de ces deux récits,  la matière sonore de l’opéra reste comme suspendue dans le temps et l’espace. Avec la maîtrise qu’on lui connaît mais dans un répertoire nouveau pour lui, Philippe Jaroussky assume les deux rôles de l’esprit du chevalier et de l’ange, tandis que Davone Tines incarne le prêtre et du pêcheur. Dans son ensemble, l’opéra cultive une étrangeté très maîtrisée, une forme de modernité s’abreuvant aux sources de l’archaïsme.

Allergiques à la musique contemporaine s’abstenir.

Only the sound remains
Paris Du 23/01/2018 au 07/02/2018 à 19h30 Opéra Garnier Place de l'Opéra Téléphone : 08 92 89 90 90. Site du théâtre

Dimanche à 14h30

Réserver  

Only the sound remains

de Kaija Saariaho

Opéra
Mise en scène : Peter Sellars
 
Avec : Philippe Jaroussky, Davóne Tines, Nora Kimball‑Mentzos

Direction musicale : Ernest Martínez Izquierdo
Décors : Julie Mehretu
Costumes : Robby Duiveman
Lumières : James F. Ingalls
Son : Christophe Lebreton
Ingénieur du son : David Poissonnier

Durée : 2h20 Photo : © Elisa Haberer