Noël TINAZZI Paris
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Publié le 14 décembre 2017
« Play », création ludique du jeune Alexander Ekman, au Palais Garnier. « Don Quichotte », fastueuse production de Noureev, à la Bastille. Pour les fêtes, le ballet de l’Opéra de Paris gâte les amateurs de danse.

Pour les fêtes, le ballet de l’Opéra de Paris se met en frais mais inverse l’ordre habituel des choses. Dans la salle traditionnelle du Palais Garnier, bonbonnière classique, il crée une pièce moderne, ludique, joyeuse, « Play » du jeune suédois Alexander Ekman. Et dans la salle moderne de la Bastille, plus grande, il donne la fastueuse version de « Don Quichotte », ballet de Maurice Petitpa revu par Noureev. Dans un genre très différent, chacune des deux pièces permet d'apprécier la virtuosité et l’énergie de la troupe.

« Play ».  Divine surprise que ce ballet du suédois Alexander Ekman, quasi inconnu du public français. A 34 ans, le danseur et chorégraphe n’a rien perdu des émerveillements de l’enfance, de sa disponibilité pour le jeu, de son imagination créatrice. En préambule de sa création très attendue à l’Opéra Garnier, dont il signe également les très réussis décors et costumes, il proclame «Je n’ai aucune règle. Je veux vous surprendre et vous faire oublier votre quotidien ». Programme rempli tant la pièce qu’il présente étonne, amuse, divertit.

Divisée en deux parties très opposées, séparées par un entracte, « Play » convoque  une effectif important de 36 danseurs (dont des étoiles et des premiers danseurs). Le plateau, tout en blanc, est transformé en immense terrain de jeu, une plage où s’ébattent les danseurs, délimitée par une rangée de cabines. Et sur la jetée qui la surplombe une petite formation de musiciens, des saxos notamment, et une chanteuse de gospel qui jouent la musique électro-jazzy composée pour la circonstance par Mikael Karlsson.

Tous de blancs vêtus, en shorts et autres jupettes ou bermudas, les danseurs dans un joyeux désordre très organisé (et minutieusement répété) se lancent dans des jeux, seuls, par deux ou par petits groupes, jeux qui peuvent ou non devenir des gestes synchronisés sous la conduite d’un meneur reconnaissable à son pull de couleur. Ils jouent à se disputer une balle, à faire le docteur ou la maîtresse, à se déguiser en animaux, à être quelqu’un d’important, à se lancer des oreillers ou de gros cubes tombés du ciel, à se fabriquer des costumes fantastiques avec des balles vertes, à faire d’une maison imaginaire un château… 

Qu’importe l’activité, ce qui est sûr, c’est qu’ils sont complétement absorbés par leur jeu et que la conscience du temps est abolie (pour le spectateur aussi). Généreux, ils ne sont pas avares de balles, grosses et petites, qu’ils envoient vers le public, lequel entre dans la danse sans se faire prier et les renvoie illico.

Changement de ton pour la deuxième partie : les enfants insouciants sont devenus des adultes à la mine triste, uniformément vêtus de gris, répétant inlassablement les mêmes gestes mécaniques. La routine s’installe, le temps ne passe pas, la dépression guette, et le spectacle se fait plus théâtre dansé, façon Pina Bausch. Mais il suffit d’un rien pour que l’enfant reprenne le dessus et que le jeu reparte de plus belle avec une jubilation communicative, entraînant le public du Palais Garnier ravi de s'amuser. Jamais on n’a vu pareille ambiance dans la vénérable salle.

« Don Quichotte ». Déploiement de fastes à l’Opéra Bastille pour la reprise du ballet créé sur le roman de Cervantes par Marius Petipa, en 1869 pour le Bolchoï de Moscou, et revisitée par Rudolf Noureev en 1981 pour l’Opéra de Paris. Longue est l’histoire de cette pièce méconnue à l’époque du public français, maintes fois remaniée par son créateur lui-même puis par d’autres en Russie puis en Union soviétique. Au passage, les uns et les autres retouchaient plus ou moins la musique originale, romantique en diable, de Ludwig Minkus.

Sur ce ballet à grand spectacle et énorme effectif, avec orchestre dans la fosse, Noureev apposa à son tour sa patte, travaillant d’après sa seule mémoire. En conservant ses mises à jour, l’Opéra de Paris a choisi de reprendre la version de 2002 (près de dix ans après sa mort) avec les costumes chatoyants d’Elena Rivkina, inspirés des tableaux de Goya, et les décors, très impressionnants, d’Alexandre Beliaev qui associent images de l’Espagne gothique et mauresque et celles réalistes du XIXème.

Resserrant l’action et accentuant le côté comique de l’œuvre, Noureev s’inspire de la Commedia del’Arte pour construire un spectacle vivant, enlevé, sans temps morts. Le « Chevalier à la triste figure » dont Cervantes conte les mésaventures n’a plus le rôle du héros mais plutôt celui du pathétique looser lunaire dont les interventions tombent toujours à plat. Le rôle principal est dévolu à un couple de personnages secondaires dans le roman: le débrouillard barbier Basile et sa bien-aimée, la pétulante Kitri, que son père, l’aubergiste Lorenzo, veut à toute force marier avec le riche et grotesque Gamache.

Noureev, qui s’y illustra dans le rôle de Basile, a imprimé un rythme tourbillonnant à la chorégraphie qui alterne scènes de groupes impliquant les figurants, très nombreux, pas-de-deux enfiévrés, morceaux de bravoure pour étoiles et premiers danseurs, et brèves pantomimes comiques. Cabrioles, déboulés, entrechats, jetés, ronds de jambe… toutes les figures de la danse classiques y sont et le ballet de l’Opéra de Paris s’y adonne avec une virtuosité et une impétuosité remarquables. Eblouissante, la scène finale du mariage en est le couronnement.

Le ballet de l’Opéra de Paris en fête
Play, Don Quichotte
Paris Du 06/12/2017 au 06/01/2018 à 19h30 Opéra Bastille 130, rue de Lyon Téléphone : 08 92 89 90 90. Site du théâtre Réserver  

Play, Don Quichotte

de Alexander Ekman, Rudolf Noureev

Danse
Mise en scène : Alexander Ekman, Rudolf Noureev
 
Avec : Les Étoiles, les Premiers Danseurs, et le Corps de Ballet de l'Opéra national de Paris

« Play »
Musique : Mikael Karlsson
Costumes : Alexander Ekman et Xavier Ronze
Lumières : Tom Visser

 

« Don Quichotte »
Décors : Alexandre Beliaev
Costumes : Elena Rivkina
Lumières : Philippe Albaric
Direction musicale : Valery Ovsyanikov

Durée : 2h Photo : © Svetlana Loboff, Ann Ray