Cécile STROUK Limoges
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Publié le 26 novembre 2017
Expérience littéralement en immersion à Limoges un samedi d'après-midi automnal, au côté d’un artiste décidément fou et génial : Jean Lambert-wild. Une calenture baptisée « Aegri Somnia ».

Si le théâtre reste articulé autour d’un quatrième mur, certains aiment bouleverser cette tradition. Parfois en interpellant le public, parfois en le faisant monter sur scène, parfois en le rendant acteur de la pièce. Jean Lambert-wild, connu pour le singulier talent de ses mises en scènes (Richard III, War Sweet War, Splendeur et lassitude du capitaine Iwatami Izumi), pousse l’expérience un cran plus loin en jouant sur le concept d’immersion.

Dans cette « calenture » (ndlr : se rapporte au délire qui saisit les navigateurs en zone tropicale) créé en 2002 pour le théâtre national de la Colline, il propose une installation au fond d’une piscine. Un lit, un drap, une chaise. Et lui, muselé par un scaphandre autonome, vêtu d’un pyjama rayé et alourdi par des poids autour de ses membres. Jean Lambert-wild a baptisé cette création Aegri Somnia du latin « rêves malades » ou « hallucinations » en référence à son recueil « Crise de Nerfs », lui-même inspiré de quelques extraits de Vingt mille lieues sous les mers.

Où est le spectateur ? Dans l’eau aussi. En l’occurrence dans la piscine municipale de Limoges. En maillot de bain, avec un masque et un tuba, flottant en surface autour de l’acteur, la tête inclinée dans l’eau. Les moins téméraires restent accrochés au bord, tentant quelques plongées furtives ; les plus téméraires nagent au-dessus du dispositif, en plein bassin, voire plongent toucher la main du comédien. Tout l’attrait de ce dispositif de 40 minutes réside dans les interactions possibles entre celui qui agit et ceux qui observent.

Allongé au fin fond de ce lit, l’acteur mime dans un premier temps une profonde solitude existentielle. Sans distinguer son visage qui ne fait que sortir des rafales de bulles d’oxygène, l’on ressent une lassitude, une résignation. Il s’assoit, abattu avant d’être saisi d’un regain de vitalité qui l’amène à prendre conscience de son entourage, de tous ces nageuses et nageurs autour de lui. Il nous regarde, nous tend la main.

Les interactions débutent. D’abord, timides - quelques effleurements par ci par là. Puis, s’intensifient. Le spectateur comprend qu’il a une mission : sauver cet homme au fond de la piscine. Il continue de nous tendre la main, cette fois en prenant appui sur l’un des barreaux du lit pour prendre de l’élan. Plusieurs plongeurs viennent vers lui, lui serrent la main, portent son corps, s’agitent pour le faire sortir de l’eau. En vain. Il chute, incessamment. Trop lourd. Trop alourdi par le poids de l’existence.

Cette pièce raconte la difficile condition de l’être humain qui vit entre espoir renouvelé et chute inexorable. S’il est regrettable que le texte diffusé lors de cette expérience reste peu audible à moins d’avoir la tête en dehors de l’eau, nous saisissons toutefois quelques mots qui soulignent cet onirisme oscillant entre extase et désespoir.

Quelques longueurs privilégiées dans une piscine déjà quittée par les lycéens qui la peuplaient, nous « plongent » dans un état suspendu. Nous réalisons avoir vécu un coup de maître, chargé de symboles. L’eau, retour au ventre maternel ; le lit, lieu de solitude, d’isolement, de paix et de mort ; le contact humain, adjuvant essentiel ; le son étouffé de la piscine, impossibilité d'être à soi complètement.

Et partout, une solitude inexorable. 

Aegri Somnia
Limoges Du 24/11/2017 au 25/11/2017 Théâtre de l'Union 20, rue des Coopérateurs Téléphone : 33(0) 555 79 74 79. Site du théâtre

Le 20 mai 2018 LASALLE College of the Arts Singapour

 

Aegri Somnia

de Calenture de Jean Lambert-wild entrecoupée d’extraits de "Vingt mille lieues sous les mers" de Jules Verne

Théâtre
Mise en scène : Jean Lambert-wild
 
Avec : Jean Lambert-wild

Electronique, Synthétiseurs et spatialisation en direct : Jean Luc Therminarias

Musique : Jean-Luc Therminarias

Voix off : Valéa Djinn, Laure Wolf, Jean Lambert-wild

Costume : Françoise Luro

Installation sonore : Christophe Farion

Durée : 40 minutes Photo : © Tristan Jeanne-Valès