Noël TINAZZI Paris
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Publié le 26 novembre 2017
Nicolas Bouchaud adapte et joue au Théâtre de la Bastille « Maîtres anciens », roman de Thomas Bernhard. Il relève toute l’énergie et la drôlerie de la virulente diatribe de l’auteur autrichien contre les monstres sacrés qui composent notre héritage culturel.

Drôle de projet et projet drôle que celui de Nicolas Bouchaud. L’acteur – dont le physique n’est pas sans rappeler celui de Thomas Bernhard – adapte et interprète l’avant-dernier roman de l’auteur autrichien publié en 1985, quatre ans avant sa mort. Ses complices Eric Didry et Véronique Timsit, avec lesquels il avait déjà adapté Serge Daney, John Berger et Paul Celan, sont de la partie.

Nicolas Bouchaud  incarne seul sur scène deux des trois personnages du roman : Atzbacher, le narrateur, qui a rendez-vous avec un certain Reger, vieux critique musical atrabilaire (auquel il s’adresse et qui est n’importe qui parmi le public dans les gradins de la petite salle du Théâtre de la Bastille). Reger a une drôle d’habitude, plutôt une manie : il vient tous les deux jours dans une salle précise du Musée d’art ancien de Vienne devant un grand tableau, « L’homme à la Barbe blanche », de Tintoret, dont il ne parle absolument pas (figuré sur scène par un grand morceau de papier kraft). Et cela avec la complicité du gardien du musée, Irrsigler, troisième personnage du roman, qui n'intervient jamais mais qui est présent dans le  discours de deux autres.

Atzbacher ne sait pas pourquoi Reger l’a convoqué précisément dans cette salle du musée. Il (et on) ne le saura qu’à la fin du spectacle, et c’est une drôle de surprise pour le public. Entretemps, il se livre pendant une heure et demie à un vrai jeu de massacre contre les « maîtres anciens » qui font le titre de la pièce. Ce monologue prend la forme de ce qu’il nomme lui-même «une Logorrhée », pour laquelle il avoue avoir besoin  « d’un auditeur, d’une victime », qu’il trouve… parmi le public. Clamant sa haine des artistes et encore plus des critiques d’art, il s’en prend aux monstres sacrés de la culture officielle, par exemple Beethoven, en particulier sa sonate « La Tempête » dont il dénonce le côté « kitsch ». Mais sa cible favorite, c’est Heidegger, un vrai punching ball sur lequel il s’en donne à cœur joie.

Peu à peu, la diatribe se troue de notations personnelles. Reger y parle de sa femme, aujourd’hui disparue et à jamais irremplaçable. Et de raconter que, malgré sa résistance, il avait réussi à l’entraîner dans sa manie de s’asseoir tous les deux jours dans la même salle du Musée d’art ancien de Vienne devant le même tableau de Tintoret. Très émouvants, ces passages autobiographiques semblent échappés d’un douloureux journal de deuil. Renseignement pris, il s’agit de la compagne de toute la vie de Thomas Bernhard, Hedwig Stavianicek, décédée cinq ans avant lui. 

Sous-titré « comédie », le monologue corrosif se déroule sur le mode très rythmé de la dénonciation virulente de l’héritage culturel de tout un chacun. Dans ce qu’il nomme « un enchaînement radicalement impudent de pensées », Nicolas Bouchaud veut voir un appel d’air, un espace de liberté. L’acteur relève toute l’énergie à l’œuvre dans cette  « expérience », ce « geste singulier à partager avec les spectateurs ».

Ceux-ci, dont nous sommes, apprécient.

Maîtres anciens
Paris Du 22/11/2017 au 22/12/2017 à 19h Théâtre de la Bastille 76, rue de la Roquette, 75011 Paris Téléphone : 01 43 57 42 14. Site du théâtre Réserver  

Maîtres anciens

de Thomas Berhard

Théâtre
Mise en scène : Eric Didry
 
Avec : Nicolas Bouchaud

Collaboration artistique : Véronique Timsit
Adaptation : Nicolas Bouchaud, Éric Didry, Véronique Timsit
Traduction française :  Gilberte Lambrichs (Éd. Gallimard)
Scénographie: Élise Capdenat, Pia de Compiègne
Lumière :  Philippe Berthomé
Son : Manuel Coursin
Voix :
Judith Henry

Durée : 1h30 Photo : © Jean-Louis Fernandez