Professeur Bernhardi
Noël TINAZZI Paris
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Publié le 24 novembre 2017
Aux Gémeaux de Sceaux, Thomas Ostermeier avec la Schaubühne de Berlin fait découvrir « Professeur Bernhardi », comédie amère d’Arthur Schnitzler. Dans la Vienne de 1900, un professeur de clinique honnête homme est la proie d’une implacable machination populiste antisémite. Un drame toujours d’actualité.

Dans le hall du Théâtre des Gémeaux de Sceaux, un écriteau avertit qu’au moment où la Schaubühne répétait « Professeur Bernhardi », à Berlin,  en décembre 2015, le parti d’extrême droite AfD menait une violente campagne contre la troupe et que cela a –forcément – retenti sur le spectacle. En venant en France présenter la pièce de l’auteur autrichien, Thomas Ostermeier, dont on connaît le goût pour la chose politique et la manière de s’appuyer sur des auteurs du passé pour pointer les lâchetés d’aujourd’hui, fait d’une pierre deux coups. Il donne à connaître une pièce indispensable de Schnitzler et pourtant parfaitement inconnue des théâtreux français. Et il épingle deux maux de toujours, qui n’en font qu’un, le populisme et l’antisémitisme. Convoquant seize acteurs sur le plateau, la pièce, très longue (2h45 sans entracte), tissée de dialogues serrés, en allemand surtitré, n’est pas facile à monter. Mais la Schaubühne s’en tire avec brio.

Il n’est pas indifférent de savoir que « Professeur Bernhardi », écrite en 1912, a été interdite en Autriche à sa création. Elle touchait à l’époque un bât qui blesse toujours. Auteur d’une quarantaine de pièces dont seules quelques unes sont reprises en France – surtout « La Ronde » (1897) – Arthur Schnitzler, médecin lui-même, ami de Freud, rendait compte d’une campagne antisémite dont fut victime son père, laryngologue réputé. La pièce montre comment, à partir d’un fait insignifiant, se monte graduellement une cabale qui vise un praticien juif dirigeant une institution médicale importante et prend de plus en plus d’ampleur, menant jusqu’au sommet de l’Etat, pour aboutir à l’emprisonnement du « Dreyfus d’hôpital ».

Dans le quotidien du service chirurgie d’une clinique privée de Vienne, dirigée par le Docteur Bernhardi, médecin respecté d’origine juive, une patiente est considérée comme perdue. Victime d’un avortement clandestin, gagnée par la septicémie, elle délire et se croit guérie. Averti par une bonne soeur infirmière, un prêtre survient pour lui donner les derniers sacrements. Mais Bernhardi veut laisser à la mourante ses illusions : il lui refuse l’entrée de la chambre. Ulcéré, sous ses airs patelins, le prête avertit sa hiérarchie laquelle déclenche alors contre le praticien une cabale où s’engouffrent toutes les ambitions déçues, les jalousies ravalées et les mesquineries assumées.

A partir de quoi une mécanique implacable se met en branle qui gravit en trois grandes étapes les échelons de la mise au ban du professeur pour entrave à la religion. Le conseil de direction de la clinique se désolidarise de lui, privant l’institut de ses moyens. Ensuite les collègues du professeur, jaloux de ses succès, l’accusent de favoriser l’ascension des juifs dans l’établissement et l’acculent à la démission. Son adjoint ne manque pas l’occasion de prendre sa place. Enfin, le ministre Flint, un ancien ami et collègue, contrairement à ses déclarations d’intention, le lâche et en remettant l’affaire au ministère de la justice laisse se déchaîner au Parlement les populistes de droite qui en profitent pour donner libre cours à leur antisémitisme virulent.  Campagne relayée et amplifiée par la presse… Bref le professeur est pris dans un processus kafkaïen, prémonitoire des régimes totalitaires à venir.

Tout dans la scénographie, les costumes, les vidéos discrètement projetées sur le mur du fond de scène, le mobilier et les accessoires contribuent à donner une allure contemporaine à la pièce. Cerné de murs blancs aseptisés, le décor unique devient tour à tour salle d’hôpital, foyer de clinique, salle de réunion, bureau de ministre ou résidence du professeur.

Eliminant pathos, hystérie et manichéisme, la mise en scène fait un large place aux traits d’humour décochés par Schnitzler. Pour raccourcir, elle use parfois d’ellipses temporelles bienvenues : on n’apprend qu’au détour d’une réplique que le professeur sort de deux mois de prison. A aucun moment ce dernier ne pose au héros. Convaincu de son bon droit, il se refuse à toute instrumentalisation, même la mieux intentionnée à son égard. C’est juste un honnête homme qui veut faire honnêtement son travail.

Bonne conscience

Quelques moments clés de la pièce, ceux où se révèlent les vrais enjeux, montrent toute la maîtrise de la troupe. Par exemple la visite cauteleuse que rend le prêtre à Bernhardi après le procès. Que vient-il faire au juste, se demande le professeur (le public aussi), le laissant s’embrouiller dans de fumeuses justifications de jésuite. « Je vous donne l’absolution », dit à la fin Bernhardi au clerc, qui évidemment récuse cette inversion des rôles. Et l’on comprend soudain avec la clarté de l’évidence ce que le prêtre est venu chercher : la bonne conscience. Autre morceau de choix : la confrontation finale avec le ministre Flint, monstre d’opportunisme aux allures bon enfant,  qui avec un cynisme sidérant avoue crûment : « dans la vie publique, il y a plus important que de tenir parole ».

On s’indigne autant qu’on s’amuse à cette pièce navrante autant que réjouissante et à chaque instant on admire le travail des comédiens qui jouent comme ils respirent. Les avanies du professeur se suivent comme dans une série télé bien menée, interprété par un Jörg Hartmann sidérant d’élégance et de charisme. Et toute la troupe à l’avenant.

Sceaux Du 23/11/2017 au 03/12/2017 à 20h45 Les gémeaux 49, Avenue Georges Clemenceau 92330 Sceaux Téléphone : 01 46 60 05 64.

Dimanche à 17h

Réserver  

Professeur Bernhardi

de Arthur Schnitzler

Théâtre
Mise en scène : Thomas Ostermeier
 
Avec : Jörg Hartmann, Sebastian Schwarz, Thomas Bading, Robert Beyer, Konrad Singer, Johannes Flaschberger, Lukas Turtur, David Ruland, Eva Meckbach, Damir Avdic, Veronika Bachfischer, Moritz Gottwald, Hans-Jochen Wagner, Christoph Gawenda, Laurenz Laufenberg.

Scénographie : Jan Pappelbaum
Costumes : Nina Wetzel
Musique : Malte Beckenbach
Directeur de la scénographie : Matthias Schellenberg
Caméramen : Mortiz von Dungern, Joseph Campbell, Florian Baumgarten
Vidéo : Jake Wilten
Dramaturgie : Florian Borchmeyer
Lumières : Erich Scnhneider
Peintures murales : Katharina Ziemke

Durée : 2h45 Photo : © Arno Declair