Cécile STROUK Paris
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Publié le 23 novembre 2017
Une durée de 4h30 pour une pièce de théâtre peut provoquer des sueurs froides. "Angels in America" illustre l’importance de savoir parfois se faire violence pour apprécier dans son ampleur ce que nous pouvons ici appeler une fresque sociale.

Vainqueur du prix Pulitzer en 1993, Angels in America est une pièce qui compte dans le paysage contemporain. Écrite par le dramaturge américain Tony Kushner, elle dresse un portrait caustique du New-York de la fin des années 1980 à travers le portrait de personnages hauts en couleurs.

Sans les citer tous, nous retenons Roy Cohn (Antoine Caubet), avocat véreux homophobe et homosexuel inspiré d’un proche de George Bush ; Prior (Alexandre Le Nours), gay foudroyé par le sida qui doit composer avec une maladie inconnue ; son petit-ami, Louis (Grégory Fernandes), lâche, lascif et Juif ; Joe (Pascal Neyron), Mormon dépassé par sa vie et sa sexualité ; sa femme, Harper (Émilie Cazenave), psychotique frustrée qui fantasme un enfant qu’elle n’aura pas; l’infirmier (Sidney Ali Mehelleb), Noir aussi gay que lucide.

Les ravages du monde contemporain

Tous évoluent dans un milieu plutôt privilégié, avant de se rencontrer, souvent pour de mauvaises raisons. Aucun être, ici, n’est ancré. Ils sont tous habités par une fragilité psychique qui les exhorte inéluctablement à l’excès. Excès d’érotisme, de folie, de fantasme, de stupidités, de considérations, d’argent, de pouvoir. Ils compensent le vide dans lequel la « démocratie » américaine les plonge. Conscients quelque part de se faire avoir par un système dont l’hypocrisie éclate au grand jour avec les années sida - catalyseur de xénophobie, rejet et solitude.

Ils ont chacun un refuge où ils peuvent à l’envi être des anges ou des démons - nécessité impérative de s’extraire du réel. Car le réel de Toni Kushner fait mal et déstructure. Le salut n’existe que dans la mort, le délire ou le rêve. Triste constat de nos sociétés contemporaines qui, à force de nous remplir de tout, finissent par nous rendre exsangues. Dans l’illusion d’un moi sans consistance, perdu dans le cliché. Juif, noir, homosexuel, folle… 

Anges et démons

Chez les réfugiés existentiels

Sur la grande scène du théâtre de l’Aquarium de la Cartoucherie, un décor fixe. La metteure en scène Aurélie Van Den Daele semble avoir aménagé un « lieu d’accueil » pour ces réfugiés existentiels. Du haut de nos chaises de spectateurs, cet espace confiné leur confère un air de bêtes curieuses, renforcé par un temps d’observation de 4h30.

Structurée en deux saisons elles-mêmes fragmentées en plusieurs épisodes, Angels in America se présente en fait sous la forme d'un docu-fiction : présence quasi systématique de musique - fond électronique lancinant ou grands classiques des années 1980 ; lumière en équilibre incertain entre éblouissement et clair-obscur. Dans ce huis clos chaotique, la première saison (2h30) se montre vive, serrée, ingénieuse, porteuse de sens et de symboles. Au contraire d’une seconde saison (2h) qui s’enlise dans des considérations ésotériques sur la figure de l’archange et la notion de finitude sans parvenir à dépasser ce qui a déjà été dit lors de la première partie.

Une partition remarquable

Dans cet ensemble, les comédiens excellent. Ils sont justes dans leur(s) personnage(s), rythmés dans leurs échanges, respectueux dans leur silence et leur écoute, à l’aise dans l’excès. Dirigés d’une main de maître par une metteure en scène qui semble avoir saisi les enjeux intimes de la pièce et la force de sa contemporanéité. Mention spéciale pour les rôles féminins, doubles, triples voire quadruples. Dans ce monde masculin où la femme est mimée, rejetée et hystérisée, la metteure en scène redore leur blason en « dégenrant » les rôles de la pièce. Avec notamment la remarquable Julie Le Lagadec qui incarne trois personnages masculins.

Angels in America s’impose comme une fresque contemporaine qui se distingue par une acuité rare et nécessaire. Celle de souligner les évidences invisibles.

Angels in America
Paris Du 15/11/2017 au 10/12/2017 Théâtre de l"Aquarium La Cartoucherie Route du champ de manœuvre 75012 Paris Téléphone : 01.43.74.99.61. Site du théâtre  

Angels in America

de Tony Kushner

Théâtre
Mise en scène : Aurélie Van Den Daele
 
Avec : Antoine Caubet, Émilie Cazenave, Grégory Fernandes, Julie Le Lagadec, Alexandre Le Nours, Sidney Ali Mehelleb, Pascal Neyron, Marie Quiquempois

Dramaturgie : Ophélie Cuvinot-Germain

Assistanat à la mise en scène : Mara Bijeljac

Lumière, vidéo, son et scénographie : collectif INVIVo (Julien Dubuc, Grégoire Durrande, Chloé Dumas)

Costumes : Laetitia Letourneau, Elisabeth Cerqueira

Traduction Gérard Wajcman, Jacqueline Lichtenstein

Durée : 4h30 avec entracte Photo : © Marjolaine Moulin