Noël TINAZZI Paris
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Publié le 23 novembre 2017
« Tous des oiseaux », de Wajdi Mouawad, à la Colline, une pièce multilingue sur l’infranchissable fossé de l’identité. L’amour entre un juif allemand et une palestinienne plombé par leurs racines familiales.

Allemand, anglais, hébreu, arabe. La dernière pièce de Wajdi Mouawad est une véritable Tour de Babel (Dieu merci surtitrée en français). Pour les esprits curieux comme doivent l’être les amateurs de théâtre, ce n’est pas ce multilinguisme qui gêne dans sa dernière création au Théâtre la Colline. Au contraire, on admire le tour de force des comédiens capables de passer d’une langue à l’autre et on est plutôt emballé par l’engagement qu’ils mettent à servir le texte. C’est plutôt ce texte lui-même qui pose question, trop écrit, trop long, trop dense, trop bavard, trop souvent déclamé en tirades par les comédiens plantés face au public...  Reste que le sujet « Comment devient-on son propre ennemi ? », question qui taraude Mouawad depuis longtemps, est passionnant. C’est cela qui sauve cette pièce foisonnante qui s’étire sur quatre heures, entracte compris.

Pour faire court, l’argument – archi rebattu et pourtant ici renouvelé - c’est l’impossible histoire d’amour entre deux jeunes gens aux racines on ne peut plus opposées : un Roméo juif de langue allemande et une Juliette de langue arabe, orpheline de parents palestiniens. Ce sujet est le fruit d’une rencontre entre deux intellectuels cosmopolites. D’un côté Mouawad, auteur, metteur en scène, comédien, francophone d’origine libanaise qui a travaillé au Québec avant de s’installer en France où il a été l’an dernier nommé à la tête de la Colline. De l’autre, Natalie Zemon Davis, historienne israélienne qui a contribué à faire connaître un diplomate musulman éclairé du XVIème siècle, converti de force au christianisme, Hassan el Wazzan, connu sous le nom de « Léon l’Africain », popularisé par le livre de Amin Maalouf.

Long voyage et lente incubation pour aboutir, sur la scène de la Colline, dans une bibliothèque de New York, au coup de foudre entre Eitan, jeune chercheur allemand d’origine israélienne, spécialiste de la génétique, et Wahida, qui travaille à une thèse sur Hassan el Wazzan. Dans la légèreté et l’émerveillement de leur jeune amour, ils se rendent à Jérusalem, inconscients de leur névrose identitaire respective. Elle pour travailler à sa thèse, lui pour retrouver sa grand-mère, Leah, la seule capable d’élucider un secret de famille qu’il a découvert en faisant des recherches sur les chromosomes de ses géniteurs. Immanquablement ce voyage va plomber l’horizon des deux amoureux. D’autant plus qu’ils se trouvent pris dans un attentat dont Eitan sort grièvement blessé.

Lourd secret de famille

A partir de quoi, tout se gâte. Y compris –et surtout- sur le plan scénique. Les jolis décors projetés en trompe l’œil sur le mur du fond au début du spectacle s’effacent pour ne plus laisser place qu’au mobilier fonctionnel d’hôpital, lits, tables et chaises que l’on reverse à qui mieux-mieux au gré de crescendos hystériques. Quant aux acteurs, ils deviennent des porte-parole des idées qu’ils représentent, ce qui ne contribue pas à nuancer leur jeu.

Quel est  donc ce secret découvert à la suite d’un dîner de famille convoqué à New York au soir de la Pessah juive par Eitan, qui voulait annoncer la bonne nouvelle de son amour à ses parents, juifs virulents, et à son grand-père, plus modéré, venus de Berlin ? Un dîner d’anthologie, mené de main de maître par le metteur en scène et des acteurs déchaînés dans l’affirmation identitaire de leur judéité. Ce secret on ne le connaitra que dans la deuxième partie du spectacle au terme d’un suspense, lui aussi savamment distillé. Nul ne sortira indemne de la vérité qui apparaitra et tous seront violemment renvoyés à ce qu’ils ne voulaient pas voir.

Lourd bilan et dénouement plutôt noir. Allégé toutefois par un conte merveilleux dit par le personnage d’el Wazzan, qui réapparait de loin en loin au fil de la pièce comme un spectre apaisant. C’est la légende de l’oiseau amphibie, qui réussit à passer le mur invisible mais infranchissable séparant le monde des poissons de celui des oiseaux. Chacun voudrait tant y croire….

Tous des oiseaux
Paris Du 17/11/2017 au 17/12/2017 à 19H30 Théâtre National de La Colline 15 rue malte-Brun, 75020 Paris. Téléphone : 01 44 62 52 52. Site du théâtre

Du 28 février au 10 mars au Théâtre national Populaire, Villeurbanne, www.tnp-villeurbanne.com

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Tous des oiseaux

de Wadji Mouawad

Théâtre
Mise en scène : Wadji Mouawad
 
Avec : Jalal Altawil, Jérémie Galiana, Leora Rivlin, Judith Rosmair, Rafael Tabor, Raphael Weinstock, Souheila Yacoub

Assistanat à la mise en scène : Valérie Nègre
Dramaturgie : Charlotte Farcet
Conseil artistique : François Ismert
Conseil historique : Natalie Zemon Davis
Musique originale : Eleni Karaindrou
Scénographie : Emmanuel Clolus
Lumières : Éric Champoux
Son : Michel Maurer
Costumes : Emmanuelle Thomas

Durée : 4h Photo : © Simon Gosselin