Noël TINAZZI Paris
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Publié le 22 novembre 2017
L'opéra « De la Maison des morts », de Leos Janacek d’après Dostoïevski, dans la mise en scène de Patrice Chéreau, est recréé à la Bastille. D’une exceptionnelle intensité, le spectacle représente avec réalisme toute la noirceur et les éclairs d’humanité de l’enfer carcéral.

D’une seule traite. En un plus d’une heure et demie sans entracte s’élève le chant du bagne, vibrante stridulation orchestrée par le compositeur tchèque Leos Janacek et magnifiquement mise en scène par Patrice Chéreau. Créé en 1930, l’opéra moderne au réalisme saisissant, rend compte de toute la sauvagerie et de la brutalité des détenus exacerbées par la promiscuité du pénitencier. De cette mêlée indifférenciée fusent de temps à autre des voix singulières. Celles d’hommes qui racontent des histoires de leur vie, récits d’où jaillissent des petites flammes de tendresse, des éclairs d’humanité traversant la nuit carcérale. 

D’un abord rien moins que facile, la production a été créée aux Wiener Festwochen en 2007 sous la houlette de Stéphane Lissner, qui les dirigeait à l’époque et qui est devenu directeur de l’Opéra de Paris. Elle réunissait deux grands artistes depuis disparus : Patrice Chéreau et Pierre Boulez pour la direction d’orchestre. Sa reprise à l’Opéra Bastille s’inscrit dans un cycle d’hommages au metteur en scène rendu, quatre ans après sa mort, par l’Opéra de Paris avec, au Palais Garnier, une exposition sur ses mises en scène d’opéra et au Studio Bastille des projections des films de ses productions scéniques (notamment le Fameux « Ring », de Wagner, au centenaire du Festival de Bayreuth, en 1976).

Avec pour personnage principal la prison, « De la maison des morts » est inspiré des « Carnets de la maison morte » de Dostoïevski, souvenirs de quatre ans de travaux forcés dans un bagne sibérien où l’écrivain avait été condamné pour participation à un complot révolutionnaire. Janacek a lui-même réorganisé les souvenirs de Dostoïevski pour en faire un livret d’opéra, avec une alternance de scènes dramatiques, de moments d’intimité et de tableaux burlesques. Les morceaux choraux (avec exclusivement des voix masculines) succèdent aux monologues dans un parlé-chanté intense (en langue tchèque surtitré).

Un aigle blessé

Extrêmement fluide, la mise en scène de Chéreau a été conçue comme un collage de scènes tendues par un grand arc émotionnel. Arc figuré sur scène par un aigle, grand oiseau blessé qui surgit parmi les prisonniers au début du spectacle et qui, guéri, est relâché par eux à la fin. Son envol déclenche le vibrant hymne à la liberté qui clôt le spectacle. Signé d’un fidèle de Patrice Chéreau, Richard Peduzzi, le décor unique se compose de gigantesques murs aveugles, troués de quelques meurtrières, murs amovibles qui s’écartent au besoin pour laisser passer de grandes bouffées d’air.

L’opéra à l’atmosphère claustrophobique déroule, dans une lumière sépulcrale, le quotidien des détenus, pour la plupart des droits communs condamnés pour violences passionnelles. Toutefois, l’arrivée d’un nouveau prisonnier réveille la monotonie du camp. Un détenu pas banal en la personne de Goriantchikov (double de Dostoïevski), aristocrate qui revendique haut et fort son statut de prisonnier politique. Mal lui en prend car les coups redoublent… Avec patience, l’aristocrate cultivé apprend à lire et à écrire au jeune détenu Alieïa, bouleversant de candeur. Mais la libération du mentor à la fin du spectacle renvoie les bagnards à leur routine quotidienne. Entre-temps, d’autres récits de détenus auront été égrenés, tous plus désespérants les uns que les autres, tissés de violence passionnelle, d’ivrognerie, d’ignorance, d’abrutissement… 
 
Débarrassée de tous les artifices de l’opéra, la musique suscite en même temps qu’elle soutient la rythmique des paroles. Ce qui n’empêche pas le lyrisme de se développer au travers de motifs orchestraux menés jusqu’à leur point d’incandescence. Extrêmement maîtrisée, pointilliste sans altérer le rythme très nerveux de l’opéra, la direction du chef finlandais Esa-Pekka Salonen, spécialiste de ce répertoire, fait entendre toutes les subtilités de la partition.

Outre les admirables Choeurs de l’Opéra de Paris, le spectacle est défendu par une pléiade de chanteurs de classe internationale : le baryon-basse Willard White,  le baryton Peter Mattei, les ténors Eric Stoklossa, Stefan Margita, Ladislav Elgr. Et une kyrielle de seconds rôles qui composent un plateau d’une remarquable homogénéité.

De la maison des morts
Paris Du 18/11/2017 au 02/12/2017 à 20h Opéra Bastille 130, rue de Lyon Téléphone : 08 92 89 90 90. Site du théâtre Réserver  

De la maison des morts

de Leos Janacek

Opéra
Mise en scène : Patrice Chéreau
 
Avec : Willard White, Eric Stoklossa, Štefan Margita, Peter Straka, Vladimír Chmelo, Jiří Sulženko, Heinz Zednik, Ladislav Elgr, Ján Galla, Tomáš Krejčiřík, Martin Bárta, Vadim Artamonov, Olivier Dumait, Susannah Haberfeld, Ales Jeniš, Marian Pavlovič, Peter Hoare, Peter Mattei, Andreas Conrad

Direction musicale : Esa-Pekka Salonen

Réalisation de la mise en scène : Peter McClintock, Vincent Huguet
 
Collaboration artistique : Thierry Thieû Niang

Décors : Richard Peduzzi

Costumes : Caroline de Vivaise

Lumières : Bertrand Couderc

Chef des choeurs : José Luis Basso

Durée : 1H40 Photo : © Elisa Haberer