Cécile STROUK Contact
Publié le 19 octobre 2017
Romeo Castellucci magnifie la grande scène de la MC93 avec "Democracy in America". Une parabole tragique sur un obscurantisme qu’on appelle « démocratie », librement adaptée de l’ouvrage de Tocqueville.

Est-ce que nous l’avouons ? Oui, après tout, ce n’est pas une honte. Entre celles et ceux qui sont en pâmoison devant ses œuvres et les autres qui n’en ont jamais entendu parler, il y a un océan dans lequel nous baignons. Sans l’avoir jamais vu, « Castellucci » nous était familier grâce aux éloges de nos ami-e-s théatrophiles qui vantaient la puissance visuelle et la force narrative de son théâtre.

Il était donc temps de l’expérimenter. C’est tombé sur Democracy in America, une adaptation libre d’un essai du philosophe politique Tocqueville sur le système carcéral des Etats-Unis et plus globalement sur la démocratie républicaine. Le jour de notre venue, la salle est comble alors que nous touchons la fin des représentations. Comble de Parisien-ne-s en tous genres, enfin surtout bourgeois-bohèmes. Eh bien oui, voir Castellucci requiert un certain statut social. Un élitisme culturel indéniable qui vient percuter notre approche démocratique du théâtre. Enfin, passons sur cette considération.

Remue-ménage

La pièce s’ouvre à cor et à cri sur une troupe de danseuses vêtues de costumes folkloriques avec clochettes. Chacune d’entre elles arbore un drapeau (dont le tissu semble d’une grande douceur, même de loin) portant une lettre. Dans une chorégraphie sentie au centimètre près, elles se mélangent au gré d’une musique qui va crescendo pour former les lettres de multiples pays du monde. Alors que la tension est à son comble, calme. Sur un écran est projetée en lettres silencieuses la définition de la "glossolalie", un parler absurde qui ne consiste qu'à produire des sons. Le contexte est posé. Il s’agira ici de langue et de langage : de leur diversité et de leurs inégalités.

Une première scène s’ouvre sur deux Indigènes dont l’un tente d’apprendre à l’autre quelques résidus d’anglais. Ils s’opposent sur cet apprentissage que l’un juge nécessaire pour s’adapter aux transformations sociétales, et que l’autre juge menaçant pour la survie de leur dialecte. La question de l’hégémonie de l’anglais est soulevée : langue universelle dont la puissance de diffusion efface la mémoire des autres langues « minoritaires ». Un Américain s’imposera plus qu’un Indien.

Parabole du flou

Communion visuelle

Un autre tableau prend vie : encore un duo, cette fois d’immigrés italiens qui souffre d’un cruel manque d’argent. Dans un geste de folie désespérée, la femme prend la décision irrémédiable de vendre son enfant contre quelques pommes de terre. Punie par son mari qui le découvre dans la scène climax de la pièce (un cri chamanique à la Munch), elle l’est ensuite par la religion - ce puritanisme si obsessionnel aux Etats-Unis, coercitif au point d’en perdre la raison. Sur une scène quasi-nue, ce face-à-face dialogique révèle les failles relationnelles qu’engendre une société aseptisée. La deuxième partie de la pièce s’extrait des mots pour se concentrer sur le geste - dansé, marché - et la lumière - clair-obscur permanent qui mime les méandres obscurantistes de la « démocratie ».

Souffle poétique

Romeo Castellucci met à l’œuvre son talent de scénographe plasticien. Ces « tableaux » vivants donnent l’impression de traverser les œuvres de Vermeer puis de Dali. Une superposition d’écrans translucides donne un pigment, un grain, un flou à l’image, comme s’il était nécessaire d’adoucir la violence de ces scènes paraboliques. Elles sont d’ailleurs jouées exclusivement par des femmes, parfois travesties : dans un monde politique si habitué au masculin, voilà une belle contrepèterie scénographique.

Nous finissons plongés dans une myopie aussi apocalyptique que fantasmagorique. Le sens disparaît au profit d’un trouble pour cette dénonciation si désarmante de l'illusion démocratique.

Bobigny Du 12/10/2017 au 22/10/2017 à Mardi, mercredi, jeudi et vendredi à 20h30, samedi à 18h30, dimanche à 16h30 MC93 9, Bd Lénine 93000 Bobigny Téléphone : 01 41 60 72 72. Site du théâtre  

Democracy in America

de Texte de Claudia Castellucci et Romeo Castellucci, librement inspiré de Alexis de Tocqueville

Théâtre
Mise en scène : Romeo Castellucci
 
Avec : Olivia Corsini, Giulia Perelli, Gloria Dorliguzzo, Evelin Facchini, Stefania Tansini, Sophia Danae Vorvila Et un ensemble de douze danseuses franciliennes composé de Sara Bertholon, Marion Peuta, Maria Danilova, Flavie Hennion, Fabiana Gabanini, Juliette Morel, Adèle Borde, Flora Rogeboz, Ambre Duband, Azusa Takeuchi, Stéphanie Bayle, Marie Tassin

Musique : Scott Gibbons

Assistante à la mise en scène : Maria Vittoria Bellingeri Maître répétiteur Evelin Facchini

Mécanismes, sculptures de scène et prosthesis : Istvan Zimmermann et Giovanna Amoroso

Décorateur : Silvano Santinelli

Costumes : Grazia Bagnaresi

Chaussures : Collectif d’Anvers

Régie Plateau : Pierantonio Bragagnolo

Machinistes : Andrei Benchea, Giuliana Rienzi

Régie lumières : Giacomo Gorini et Andrea Sanson

Régie son : Paolo Cillerai

Habilleuse : Elisabetta Rizzo

Photographe de scène : Guido Mencari

Direction technique : Eugenio Resta

Équipe technique de production : Carmen Castellucci, Francesca Di Serio, Gionni Gardini, Daniele Magnani

Durée : 1h50