Cécile STROUK Paris
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Publié le 15 octobre 2017
Dans le cadre du Festival International des Arts de Bordeaux Métropole, le TnBA présente une « odyssée paysagère » sur le concept de frontière. Une proposition de Renaud Cojo qui éveille comme principale réaction du scepticisme.

Bien que ce n’est pas très répandu, il arrive que certaines pièces de théâtre laissent sans voix. Parfois du fait de leur beauté. Parfois du fait de la puissance de leur portée. Parfois aussi, à cause de l’inintelligibilité de leur propos. « Haskell Junction » relève de cette troisième catégorie. Au sortir de la nouvelle création de Renaud Cojo au TnBA, du mutisme.

Face à l’absence de mots pour décrire ce qui vient d’être montré sur scène, nous nous mêlons à la foule qui a déjà investi l’extérieur du théâtre. Nous saisissons, au détour de notre déambulation, quelques bribes de commentaires : « J’ai vécu cette pièce comme une insomnie qui n’en finissait plus » ; « T’as compris pourquoi il y avait un Pikachu sur la scène, toi ? » ; « Je me suis pas ennuyé mais bon j'ai rien compris. » Comme quoi, parfois, ça a du bon d’écouter ce que dit le grand public.

La confusion

Commençons d’abord par la première partie : des saynètes qui s’enchaînent en anglais sous-titré à un rythme effréné avec pour fil rouge une frontière délimitée par du scotch noir collé par deux explorateurs (ivrognes) près d’une frontière canado-américaine en plein hiver. D’un côté, Stanstead (Québec), de l’autre Derby Line (Vermont). Autour de cette frontière, vont apparaître (dans le désordre) des bruits de vache, un guitariste, les Beatles, Pikachu, des chutes de gilets pare-balles et… une chenille. Costume chatoyant qui se meut au gré des ébats bruyants de la scène avant d’éclore en performeuse intégralement nue.

Mentionnons donc ce moment où cette dernière s’attache, dans un élan sacrificiel, des bouteilles de whisky vides – figurant la frontière – autour de la taille avec du scotch (encore). Durée : 15 minutes dans le silence le plus complet. Au rang derrière, quelques ricanements indignés : « Il lui reste combien de bouteilles à se mettre ? » ; « Non mais franchement, pourquoi ça ? ».

L’inintelligibilité n'a pas de frontières

Bref, cette première partie d’au moins 1h se présente comme un imbroglio de choses et d’autres sur une frontière imaginaire ou peut-être réelle. On ne sait plus très bien. Alors, est-ce fait exprès ? Sans aucun doute. Mais dans quel but ? Proposer une forme absurde pour montrer à quel point le concept même de « théâtre contemporain » est maîtrisé ? Le souci reste… qu’on ne comprend pas grand-chose. Sans compter le fait que ça éveille la sensation d’être pris pour des demeurés.

L’explication

La deuxième partie ? Rien à voir. Un film projeté sur scène : un enchaînement (encore) de plans sur l’origine réelle de ces frontières, incarnées par une démarcation noire en pleine diagonale d’un lieu baptisé « Haskel Opera House ». Un montage aussi nerveux que l’est l’ensemble de la pièce dont l’intention est d’expliquer par A + B l’ambiguë nécessité de la frontière. Avec une scène de fin qui rend un hommage impromptu - pour ne pas dire décousu - aux réfugiés que la frontière tue, au-delà de diviser.

Que dire de plus ? La beauté de la mise en scène. Oui, très maîtrisée avec ce majestueux bout de bois duquel sortira la chenille et d’où sera tracé un bout de la frontière ; avec cet écran en bois où sont projetées quelques didascalies spatiales ; avec ces atmosphères tour à tour glaciales, printanières, fantasmagoriques et secrètes ; ou encore avec cette bâche qui se relève pour former une tente, celle de la confidence.

Esthétiquement, une réussite qui en jette (trop) plein les yeux. Intellectuellement, une énigme chaotique qui ne restera pas gravée dans les mémoires. À défaut d’avoir été comprise. Et même, ressentie. 

Haskell Junction
Bordeaux - Festival International des Arts de Bordeaux Métropole Du 12/10/2017 au 21/10/2017 à Ma-ve 20h / Sa 19h (Relâches 15 et 16) Théâtre National Bordeaux Aquitaine TNBA 3, place Renaudel Téléphone : 05 56 33 36 80. Site du théâtre Réserver  

Haskell Junction

de Renaud Cojo

Théâtre
Mise en scène : Renaud Cojo
 
Avec : François Brice, Renaud Cojo, Élodie Colin, Catherine Froment, Christophe Rodomisto

Film : Renaud Cojo, Laurent Rojol

Scénographie : Philippe Casaban, Éric Charbeau

Lumière : Denis Louis,  Éric Blosse

Son : Johan Loiseau

Costumes : Odile Béranger, Muriel Liévin

Durée : 1h30 Photo : © Frédéric Desmesure