Cécile STROUK Paris
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Publié le 13 octobre 2017
Lieu culturel engagé dans les préoccupations sociétales de notre temps, La Maison des Métallos propose un cycle de deux pièces consacrées aux « Femmes ! ». Parmi elles, « Ce qui demeure » sur l’histoire « banale et privée » d’une femme de… 93 ans.

Il y a plusieurs mois, nous avions vu F(l)ammes, une proposition remuante de Ahmed Madani évoquant la vie de dix jeunes femmes de quartier. Dans un tout autre genre sans pour autant s’écarter de cette idée de rendre hommage à la fragilité puissante du féminin, nous avons vu Ce qui demeure, pièce de Elise Chatauret qui complète ce focus « Femmes ! » proposé par la Maison des Métallos.

Cette fois, la parole est donnée à une femme de 93 ans qui s’est livrée à la metteure en scène au cours de plusieurs entretiens en 2015. La vie banale et privée d’un être abandonné très jeune par sa mère, élevé par sa grand-mère et qui devient à son tour mère et grand-mère ; un récit truffé d’anecdotes nostalgiques, existentielles, parfois tristes, parfois drôles. Une introspection intime sur « ce qui demeure » lorsque la mort s’approche. Des souvenirs fabriqués par les fantasmes de la mémoire ; des souvenirs précis évoqués par des photos, des objets ou des gestes ; des souvenirs fragmentés par l’oubli.

Sur scène, trois femmes. Une violoniste, Julia Robert, dont la partition contemporaine amène une étrangeté mélancolique à la pièce ; et deux comédiennes. La première, Solenne Keravis, interprète la vieille dame avec une intonation d’abord traînante qui s’efface au profit d’une voix douée d’une grande capacité oratrice : elle manie aussi bien l’art de faire vivre les mots que celui des silences. La deuxième, Elsa Guedj adopte une voix gouailleuse, volontairement non raffinée qui, de la même manière, finit par laisser place à un son plus doux et intime.

Une banalité extra-ordinaire

Ces deux voix scéniques font écho à deux voix radiophoniques : celle de la vieille dame diffusée par intermittence, et celle de Elise Chatauret qui l’écoute, l’interrompt, commente ou lui pose des questions. L’entretien donne dans un premier temps l’impression d’une petite-fille qui discute avec sa grand-mère histoire de remplir le vide. Le choix d'ouvrir la pièce sur une conversation triviale autour d'une table en formica en fond de scène témoigne de cette tentative avortée de dialogue.

L’une semble préoccupée par le fait de se nourrir, et l’autre par le fait d’arriver à se nourrir. Une autre scène vient modifier cette perception : la disposition d’images grand format au sol, sorties d’un vieux dossier oublié, s'imposent comme autant de fragments artistiques qui éveillent une précieuse écoute mutuelle. Comme s’il avait fallu attendre de « faire connaissance » pour démarrer le véritable échange.

La mise en scène se déploie elle aussi au fil des minutes. Dès lors que les comédiennes franchissent le mur translucide de cette première scène de déjeuner pour se rapprocher du public, elles communient. Dans les mots et dans les gestes, s’appropriant tour à tour le rôle de la vieille dame et de l’intervieweuse. Nous retenons ce moment où l’une des jeunes comédiennes tente péniblement de s’asseoir sur sa chaise, telle une vieille dame handicapée par la vieillesse.

Mais aussi ces panneaux sur lesquels sont projetées des phrases évocatrices. D’abord sur ce que cela suppose de vieillir en termes de décomposition corporelle ; ensuite sur un échange de mails entre la vieille dame et Elise Chatauret, l’une exposant son scepticisme par rapport au choix jugé impudique de mettre en scène sa vie. L’autre réfléchissant à son acte scénique et faisant les concessions nécessaires pour faire exister cette parole au-delà du privé.

L’ensemble relève d’une élégance d’autant plus estimable que c’était, ce soir-là, la première.

 

 

Ce qui demeure
Paris Du 11/10/2017 au 15/10/2017 à Mercredi et vendredi à 20h ; jeudi et samedi à 19h ; dimanche à 16h Maison des Métallos 94 rue Jean-Pierre Timbaud, 75011Paris Métro Saint-Maur/ Parmentier Téléphone : 01 47 00 25 20. Site du théâtre  

Ce qui demeure

de Élise Chatauret

Théâtre
Mise en scène : Élise Chatauret
 
Avec : Solenne KERAVIS, Elsa GUEDJ et Julia ROBERT

Dramaturgie et collaboration artistique : Thomas Pondevie

Scénographie et costumes : Charles Chauvet

Lumières : Marie-Hélène Pinon

Durée : 1h05 Photo : © Hélène Harder