Cécile STROUK Paris
Contact
Publié le 10 octobre 2017
La Compagnie 13 revient avec son adaptation désormais notoire d’une pièce de Victor Hugo sur un épisode passionnel de la vie de Marie Tudor. Un drame en trois actes qui montre à quel point les enjeux politiques relèvent (souvent) du champ de l'intime.

Au XIXème siècle, Victor Hugo écrit une pièce sur Marie Ier, plus connue sous le nom de Marie Tudor. Une femme catholique ayant régenté l’Angleterre trois siècles avant celui de l’écrivain. Avec toute la maîtrise dramaturgique que nous lui connaissons, le grand romantique livre une pièce chorale, malgré les apparences.

Une pièce complotiste

Bien sûr, Marie Tudor est au centre de l’intrigue : c’est elle l’incarnation du pouvoir absolu. La densité narrative prend pourtant racine ailleurs : dans les complots que chacun nourrit autour d’elle. En tête, Simon Renard, légat de Philippe (ndlr : fils de Charles Quint), proche de la Reine, aux manettes d’une grande machination ; Fabiano Fabiani, aventurier italien qui abuse de sa force séductrice pour tromper la gente féminine, dont la reine ; Gilbert, brave ouvrier qui projette d’épouser la fille qu’il a pourtant adoptée jeune enfant ; Jane Talbolt, noble héritière qui s’ignore, perdue entre son désir ardent pour l’Italien et son amour profond pour son futur mari ; et le « Juif », omniscient, voleur, fouineur et déclencheur malgré lui de l’intrigue.

Sur scène, les comédiens proposent un jeu fluide. Notamment Pascal Faber (comédien et metteur en scène) qui dispose d’une prestance d'une belle gravité et d’un sang-froid mimé avec conviction ; et Pascal Guignard Cordelier, un « Juif » à la verve rythmée et aux mouvements souples. Dans le rôle de Marie Tudor, Séverine Cojannot adopte l’attitude crispée de celle prête à cracher sa valda. Un parti pris juste qui enraye toutefois la clarté de son discours à force de serrages de mâchoires. Le plus signifiant restant cette robe rouge qu’elle porte : symbole de passion sanglante et morbide. Couleur que l’on retrouve dans le clair-obscur d'une pièce se déroulant tour à tour dans des ruelles sombres puis dans un palais mal éclairé. Une scénographie du complot bien pensée.

Le pouvoir de l’intimité

Au-delà du fait que la pièce montre la décapitation programmée d’un homme (l’Italien) accusé à tort de régicide, cette adaptation de Pascal Faber fait apparaître ici l’idée que le crime politique est avant tout crime intime. La noblesse, le pouvoir n’est pas épargné par les drames émotionnels, c’est même souvent là le cœur du problème. Seulement, au risque de paraître trop trivial, il est déguisé par des couches d’énigmes politiques dont la complexité semble hors de portée alors même qu’elle réside dans des choses communes à tous : la difficulté de s’entendre, le désir de vengeance, la jalousie, la possessivité, etc. Victor Hugo ne parle, en filigrane, que de ça. Les Misérables raconte, à leur manière, la même histoire ; celle d’une humanité qui se ronge à cause d’une gestion médiocre de ses émotions.

… et misogyne

Si certains personnages de ce drame romantique ont une âme pure, elle se retrouve vite souillée : Jeanne se déshonore ; Gilbert perd la tête d’amour. Les autres sont vils, calculateurs, froids, abîmés par des années de mensonge et de traîtrises. Marie Tudor est peut-être la seule, dans cette galerie de personnages, à être moins manichéenne. Dépeinte comme hystérique, faible et tortionnaire, elle est capable d'une sensiblerie qui confère à cette figure du pouvoir quelque chose d'humain que les hommes ne manquent pas d'accuser : une femme qui gouverne, c’est une succession de caprices ; une femme se laisse toujours dominer par ses émotions… Cette pièce assume une misogynie sans nom, celle d’une époque où être femme revenait soit à être une hystérique (pouvoir) soit une soumise (peuple). Misogyne et raciste ! Le « Juif » en prend lui aussi pour son grade. Une époque de tous les écarts verbaux et langagiers.

Quoi qu'il en soit, Marie Tudor nous enseigne une leçon : les grandes histoires partent souvent de petites histoires. Car un être humain, quel qu’il soit, reste… un être humain.

Marie Tudor
Paris Du 09/10/2017 au 11/12/2017 à lu 20h Théâtre Rive Gauche 6 rue de la Gaîté Téléphone : 01 43 35 32 31.  

Marie Tudor

de Victor Hugo

Théâtre
Mise en scène : Pascal Faber
 
Avec : Pierre AZÉMA, Séverine COJANNOT, Pascal FABER, Pascal GUIGNARD CORDELIER, Frédéric JEANNOT, Joëlle LÜTHI

Décors : Doriane Boudeville, Tina Trottin

Lumières  Sébastien Lanoue

Costumes : Madeleine Lhopitallier

Univers sonore : Jeanne Signé

Assistanat mise en scène : Bénédicte Bailby

Durée : 1h30 Photo : © Cie13