Noël TINAZZI Paris
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Publié le 6 octobre 2017
Aux Ateliers Berthier, « Les Trois sœurs », mise en scène par Timofeï Kouliabine, est jouée en langue des signes. Le texte de la pièce de Tchekhov s’en trouve magnifié et son pouvoir émotionnel décuplé.

« Sans paroles et sans murs ». C’est ainsi qu’est annoncée « Les Trois sœurs » mise en scène par le jeune Timofeï Kouliabine, 33 ans,  directeur du Théâtre de la Torche rouge de Novossibirsk, jamais venu à Paris. Heureuse initiative du Théâtre de l’Odéon conjointement au Festival d’Automne que de faire découvrir un spectacle privé de paroles mais non d’émotions. Très paradoxalement, la langue des signes employée sur scène exalte en effet le potentiel émotionnel de la troisième pièce de Tchékhov (1901).  Ajouté à l’actualisation du sujet avec des costumes et des  objets de la vie moderne utilisés par les comédiens (téléphones portables, télévision, selfies…), le texte y acquiert une portée vraiment intemporelle. Et la mise en scène fait date.

Cela faisait longtemps que Kouliabine réfléchissait à un spectacle sans paroles, il avait même songé à jouer derrière un verre isolant. A force d’observer, fasciné, les sourds s’exprimer en langage des signes, il s’est convaincu que c’était la bonne voie pour offrir une vision renouvelée des « Trois sœurs », texte qu’il juge « fatigué » à force d’avoir été interprété en Russie depuis sa création par Stanislavski.

De fait, loin d’être soporifique, feutré,  ennuyeux, le spectacle long de plus de quatre heures (entrecoupé de trois courts entractes) met les sens des spectateurs en alerte comme jamais, soulevant l’émotion par des voies totalement inédites. Deux ans de travail ont été nécessaires avec les comédiens  pour apprendre la langue des signes qui ne tient pas seulement à la gestuelle, apprentissage passionnant raconté par Kouliabine dans le programme.

Cela a débuté par la maîtrise de la langue des signes russe avec son vocabulaire et sa syntaxe propres, utilisée par les comédiens en toute circonstance (par exemple les mains occupées par un smartphone). Cela s’est poursuivi par une exploration systématique des modes d’expression autres que la langue orale (toutes sortes de positions du corps et de modulations de la voix) et des modes de perception particuliers aux sourds, notamment les vibrations provoquées par un personnage invisible pour l’acteur car situé derrière lui, et par les chocs, du plus petit (le parquet qui grince) au plus grand (le clip sur la télé à fond la caisse). Si bien que le spectacle est traversé par une foule de signes non parlés mais néanmoins très parlants.

 En outre, grâce aux conseils prodigués par des professionnels de la langue des malentendants, le spectacle intègre très scrupuleusement des détails particuliers propres à la vie quotidienne de personnes sourdes qui ressentent le monde extérieur comme étranger voire hostile et doivent s'y adapter. Ce qui est exactement le cas des personnages des « Trois sœurs », déracinés dans une ville de garnison de province où les a conduits leur père (entre-temps disparu) et où ils n’ont pas l’intention de s’éterniser. 

Outre l’ouïe, la vue est également très sollicitée par le spectacle. Notamment par les surtitres, en anglais et en français, absolument indispensables à la compréhension de la pièce avec sa kyrielle de personnages (quatorze en tout). Très soignés, ils sont lisibles, en gros caractères, chaque énoncé étant précédé du nom souligné de la personne qui s’exprime. Pas de confusion possible donc, mais on regrette que la cadence de l’affichage soit un peu trop rapide, car collée à l’action. Plus rien d’anodin ou de banal n’apparaît dans le texte à la lecture des surtitres, tout répond à une nécessité. Et le fameux « sous-texte » tchekhovien y semble plus que jamais limpide.

Decrescendo

L’autre originalité du spectacle, concerne cette fois la scénographie : aucune séparation sur le plateau ne vient isoler les pièces de la grande maison où se serrent les trois soeurs, leur frère et sa femme, plus les amis, soupirants, locataire, visiteurs... Les séparations sont simplement indiquées par des lignes blanches dessinées sur le plateau. Chaque pièce étant assignée à un ou plusieurs personnages avec son mobilier bien visible, le dispositif montre l’absence presque totale d’intimité où vivent les personnages de cette pièce chorale, l’isolement étant impensable.

Lorsque le spectacle commence, on fête très joyeusement et très bruyamment les vingt ans de la plus jeune des sœurs, Irina. C’est le printemps, le ciel est radieux et tous expriment leur joie. La suite de la pièce n’est qu’une lente dégringolade de ces hauteurs éthérées par quoi elle débute. Le decrescendo a pour leitmotiv « A Moscou ! » proféré avec de moins en moins de conviction par les personnages. Au terme des quatre actes, quatre ans plus tard, l'atmosphère s'est nettement refroidie, la neige tombe en abondance et il est clair que nul ne retournera à Moscou. La pièce au départ conçue par Tchekhov et perçue comme une comédie glisse insensiblement dans le drame. Le drame des illusions perdues, des ambitions déçues, des désirs frustrés, des amours désaccordés… Autant de thèmes plus ou moins présents dans toutes les pièces de Tchekhov. Mais jamais ressentis avec autant d’acuité.

Les Trois soeurs
Paris 17è Du 05/10/2017 au 15/10/2017 à 19h30 Odéon-Ateliers Berthier Angle de la rue Suarès et du Bd Berthier Téléphone : 01 44 85 40 40. Site du théâtre

Dimanche à 15h

Réserver  

Les Trois soeurs

de Anton Tchekhov

Théâtre
Mise en scène : Timofeï Kouliabine
 
Avec : Ilia Mouzyko, Anton Voïnalovitch, Klavdia Katchoussova, Valeria Kroutchinina, Irina Krivonos, Daria Iemelianova, Linda Akhmetzianova, Denis Frank, Alexeï Mejov, Pavel Poliakov, Konstantin Télégine, Andreï Tchernykh, Sergeï Bogomolov, Sergeï Novikov, Ielena Drinevskaïa

Scénographie : Oleg Golovko

Lumière : Denis Solntsev

Durée : 4h15 Photo : © Victor Dmitriev