Noël TINAZZI Paris
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Publié le 26 septembre 2017
Un trio de jeunes artistes crée une suite à l’opéra inspiré à Purcell par la « Tempête » de Shakespeare. Drame moderne sur des musiques anciennes, « Miranda », un semi-opéra porteur d’émotions où les femmes ont la part belle.

Semi-opéra, késako?  Un genre musical baroque, spécifiquement anglais du XVIIème siècle, illustré surtout par Purcell. Un hydride entre l’opéra et le théâtre, où la musique n’est pas majoritaire. Et un spectacle fastueux dont raffolait la couronne d’Angleterre, ponctué de scènes vocales chantées et de divertissements musicaux. Avec les moyens du bord (nettement plus limités que ceux de la cour de Londres), l’Opéra Comique a commandé une œuvre théâtrale originale sur des musiques anciennes, « Miranda » un spectacle dans le spectacle à la mode du XVIIème mais au goût du jour. Pari gagné en misant sur un trio de jeunes artistes talentueux.

Primo, le jeune chef, Raphaël Pichon, a puisé avec une grande liberté dans les musiques de Purcell, et d’autres musiciens de son temps, composées entre autres sur la dernière pièce de Shakespeare, « La Tempête » (1610).  Sans craindre le mélange des genres, la partition de « Miranda » est un cocktail de musiques sacrées (hymnes, motets…) et de musiques de scène profanes, un véritable florilège de trésors baroques. 

Secundo, Katie Mitchell, metteure en scène, s’est attachée à renverser les évènements de la pièce de Shakespeare afin de les aborder du point de vue de l’unique personnage féminin, Miranda. Quoique central dans la trame du dramaturge anglais, ce rôle de la fille du roi-magicien déchu Prospero y était très peu développé. De plus, il était interprété, comme d’usage à l’époque, par un garçon. Juste retour des choses, donc pour elle.

Tertio, la librettiste Cordelia Lynn qui a tricoté une dramaturgie très dense, bâtie comme un « masque », divertissement musical très en vogue à l’époque, autour d’un personnage central masqué qui fait basculer l’action.  Mais la « Miranda » d’aujourd’hui n’a rien d’un divertissement. C’est au contraire une pièce à la tonalité très grave, et même franchement macabre, une suite résolument féministe à Shakespeare. 

Dans la dramaturgie moderne, non seulement Miranda est devenue le personnage principal, mais elle est aussi la metteure en scène du spectacle qu’elle donne pour assurer sa vengeance. Et dire enfin son fait aux hommes qui l’ont manipulée depuis son enfance. Résultat, un règlement de comptes familial très amer qui fait beaucoup penser au décoiffant « Festen », le film-culte de Thomas Winterberg.

Règlement de comptes amer

Lorsque le rideau s’ouvre, Miranda mariée et mère d’un garçonnet, prétendument suicidée, met en scène ses propres funérailles afin d’administrer une leçon à son père et à son mari. Dans le décor unique d’une église anglicane moderne, très dépouillée, la pièce d’une heure trente se déroule en cinq scènes sans césures autour du cercueil de la supposée défunte. Alors que la famille, particulièrement Prospero, et sa jeune épouse, Anna, enceinte, et les proches (le chœur) pleurent la perte de la jeune femme, des bruits étranges se font entendre.

Dans un climat de plus en plus lourd, apparaît soudain une mariée masquée qui interrompt le service et qui fait jouer un spectacle où se répètent symboliquement les traumatismes de jeunesse vécus par Miranda : l’exil, le viol, le mariage forcé… autant de thèmes traités par-dessus la jambe dans la pièce de Shakespeare. Revolver au poing, la jeune femme impose sa vérité aux autres, surtout à son mari, et à  Prospero, qui de père modèle est devenu père indigne et songe à se faire justice.

A la tête de son ensemble Pygmalion qui joue sur instruments anciens Raphaël Pichon fait magnifiquement résonner les musiques de Purcell et consorts.  Porteur d’une émotion qui va crescendo, le spectacle semé d’airs sublimes (« O Let me weep », « Miserere Me »…) est servi par le chœur et une équipe de jeunes et bons chanteurs très investis. Surtout les rôles féminins : la mezzo Kate Lindsey, Miranda absolument renversante, et la soprano Katherine Watson, touchante Anna.

Miranda
Paris Du 25/09/2017 au 05/10/2017 à 20h Opéra Comique Place Boieldieu 75002 Paris Téléphone : 08 25 01 01 23. Site du théâtre

Le dimanche à 15h

Réserver  

Miranda

de D'après Shakespeare et Purcell

Opéra
Mise en scène : Katie Mitchell
 
Avec : Kate Lindsey, Henry Waddington, Katherine Watson, Allan Clayton, Marc Mauillon.

Direction musicale : Raphaël Pichon

Librettiste : Cordelia Lynn

Dramaturgie : Sam Pritchard

Décors : Chloé Lamford

Costumes : Sussie Juhlin-Wallen

Lumières : James Farncombe

Conception sonore: Max Pappenheim

Arrangements musicaux : Raphaël Pichon et Miguel Henry

Durée : 1H30 Photo : © Pierre Grosbois