Pinocchio
Thibaut RADOMME Bruxelles
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Publié le 14 septembre 2017
Retour à la maison en fanfare et trompettes ! Après deux ans de pérégrinations bruxelloises, la Monnaie retrouve son écrin somptueux du centre-ville, beau comme un sou neuf.

Pour célébrer cette pendaison de crémaillère attendue et méritée, la maison d’opéra nous réserve une de ces surprises dont elle a le secret : la création du nouvel opus de Philippe Boesmans – le huitième déjà ! –, compositeur flamboyant qui porte haut les couleurs de notre petite Belgique dans le vaste monde.

Pleine d’inventivité, subtile et raffinée, procédant tantôt par petites touches délicatement agencées, tantôt par larges aplats vigoureux, la musique de Boesmans est une invitation au voyage – aussi bien métaphorique, lorsqu’elle fait remuer les tréfonds de l’âme, que réel, quand le compositeur mâtine sa partition d’influences arabisantes ou pop-rock.

Si la musique foisonne, il n’en va pas de même, à notre grand regret, pour le livret – Boesmans n’est d’ailleurs jamais aussi séduisant que lorsqu’il se détache du texte et s’offre la récréation d’un moment de musique pure, tel que l’ouverture, toute en délicatesse, le joli trio de la prison ou bien encore la très rythmique scène de classe.

En effet, le librettiste Joël Pommerat passe, à notre avis, à côté de l’œuvre de Collodi : il ne parvient pas à en saisir et retranscrire la dimension onirique ni la poésie. Nous l’écrivions il y a huit ans déjà (lire notre critique), et ne retirerions pas un mot : l’écriture de Pommerat est fade.

Si les clins d’oeil à l’actualité, la modernisation du propos font mouche – mais quel mérite à cela ? Le conte de Collodi est, comme tous les chefs-d’œuvre, intemporel ! –, le texte de ce Pinocchio approche dangereusement du degré zéro de la poésie : le langage est affreusement quotidien, le propos terriblement banal – quelques traits d’humour seulement sauvent l’ensemble. Ce qui passait au théâtre devient assez insupportable à l’opéra, où la diction, le rythme de parole, l’artificialité du jeu s’accommodent mal des platitudes et des menus propos.

Poupée de sciure, poupée de son

Copié-collé

La chose est d’autant plus fâcheuse que la mise en scène, également signée Pommerat, et la scénographie d’Éric Soyer, qui nous avaient tant séduit au théâtre, nous semblent ici une copie un peu pâlichonne de l’original – reconnaissons tout de même qu’elles feront forte impression à ceux qui les découvriront.

Plusieurs raisons à cela : guère de trouvailles nouvelles – c’est une transposition un peu trop fidèle de la version théâtrale ; des effets moins réussis qu’alors (la scène de l’allongement du nez de Pinocchio, réalisée à la faveur de noirs bruyamment mis en musique, est particulièrement ridicule) ; mais surtout, ce qui paraissait magique au théâtre (costumes, effets, lumières...) est le lot quotidien des spectateurs d’opéra, beaucoup plus gâtés, il faut en convenir. On ne monte pas un opéra comme on monte une pièce de théâtre – les attentes ne sont pas les mêmes –, et faire du premier une resucée servile de la seconde ne peut que provoquer des déceptions.

Malgré ce jugement sévère, il faut souligner les performances de l’ensemble de la troupe, la plupart cumulant de nombreux personnages, tous interprétés avec autant d’engagement et de conviction – Stéphane Degout en tête, formidable narrateur ; mais aussi son compère escroc, Yann Beuron ; Vincent Le Texier, touchant en père et maître d’école ; l’excellente bonne fée Marie-Ève Munger ; Julie Boulianne en chanteuse de cabaret ; Chloé Briot enfin, dans le rôle-titre, qui nous a peut-être un peu moins convaincu – mais c’est une performance difficile que de jouer, femme, un petit garçon.

Mention spéciale enfin aux trois musiciens de scène (Fabrizio Cassol, Philippe Thuriot, Tcha Limberger) qui prennent et donnent beaucoup de plaisir, en symbiose parfaite avec l’orchestre de la Monnaie, sous la direction légère et nuancée de Patrick Davin.

Un spectacle imparfait donc, décevant par certains côtés… mais qui ne nous a pas laissé de bois.

Bruxelles - Belgique Du 05/09/2017 au 16/09/2017 à 20h00 - 15h00 La Monnaie Place de la Monnaie, 1000 Bruxelles Téléphone : +32 70 23 39 39. Site du théâtre Réserver  

Pinocchio

de Philippe Boesmans

Opéra
Mise en scène : Joël Pommerat
 
Avec : Stéphane Degout, Vincent Le Texier, Chloé Briot, Yann Beuron, Julie Boulianne, Marie-Ève Munger

Direction musicale : Patrick Davin

Livret : Joël Pommerat

Décors et éclairages : Éric Soyer

Costumes : Isabelle Deffin

Vidéo : Renaud Rubiano

Musiciens de scène : Fabrizio Cassol, Philippe Thuriot, Tcha Limberger

Orchestre symphonique de la Monnaie

Konzertmeister : Saténik Khourdoian

Durée : 1h50 Photo : © Hofmann