Le Testament de Marie
Idrissa SIBAILLY Paris
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Publié le 15 mai 2017
Vingt ans après leur collaboration pour "Une Maison de poupée", Deborah Warner et Dominique Blanc se retrouvent de nouveau à l’Odéon, autour du "Testament de Marie" de l’auteur irlandais Colm Tóibín. La metteure en scène britannique a confié à la pensionnaire de la Comédie-Française, seule en scène, le soin d’incarner l’humanité d’une icône que deux millénaires d’Histoire ont tenu presque silencieuse. L’occasion d’une remarquable performance d’actrice, même cette Marie là ne mérite pas d’être couronnée d’étoiles.

Après la crucifixion de Jésus, Marie, désormais orpheline de son fils, essaie tant bien que mal de mener une vie normale en attendant sa propre mort. Mais des compagnons de son défunt fils ont entrepris de consigner par écrit les faits marquants de l’existence de ce dernier et sont venus recueillir quelques détails auprès de celle qu’ils souhaitent que l’Histoire retienne comme la mère de Dieu.

Marie, en effet, a été le témoin privilégié de ce qui s’est passé, mais ce n’est que son histoire qu’elle nous livrera, son histoire telle qu’elle l’a vécue et qu’importe si celle-ci diffère de la version de l’Histoire qu’ils aimeraient pouvoir écrire…

Derrière, l'icône faconnée par des siècles de civilisation, se cache une femme de chair et d'os. Un mère dont les larmes amères ont pleuré la mort d'un fils. En partant de ces larmes de mère endeuillée Colm Tóibín, qui se décrit lui-même comme un auteur de fiction, a voulu remonter le cours des émotions du personnage jusqu'à leur source.

La figure de Marie, épouse de Joseph et mère de Jésus de Nazareth a fait l’objet de tant de représentations qu’il nous est difficile de l’imaginer autrement que couronnée d’étoiles. En effet, la quasi-totalité de nos représentations de Marie, nous parvient par le prisme religieux. Pourtant, au cœur de ce Testament se trouve, selon les mots de Deborah Warner, « une part profane touchant à la relation entre une mère et son fils. Une relation qui est définie ici par une mère que son fils abandonne, et qui à son tour abandonne son fils. » Et c’est bien sur les ressorts de cette relation intime et profane, cette relation brisée que va se bâtir le récit de cette Marie tourmentée, prisonnière de son chagrin d’avoir vu mourir son fils attaché au bois du supplice, d’avoir assisté impuissante à sa descente aux enfers ainsi qu’aux événements ayant précédé ce jour funeste.

Alors que la tradition catholique présente Marie comme une âme douce, constante et docile, une personnalité presqu’effacée devant la volonté de Dieu, ce Dieu que son fils appelle son Père, c’est une Marie bien humaine que nous dévoile Warner à travers le rôle qu’elle compose pour Dominique Blanc. Une Marie trop humaine. Une Marie nietzschéenne, pourrait-on dire.

L’essentiel de la lecture que la metteure en scène fait du texte de Tóibín semble en effet reposer sur une blessure encore vive, une plaie encore béante de laquelle rien de lumineux ne peut sortir. Alors que la Marie imaginée par Tóibín se complaît dans la méditation le jour du shabbat, la Marie de Warner fume, boit, et à l’entendre, on aurait même peine à l’imaginer capable de formuler la moindre prière.

Que la Marie de Tóibín nuance ou relativise la portée des événements liés au caractère divin de son fils est d’autant plus troublant qu’elle n’est pas hostile à la chose religieuse. Que la Marie de Warner le fasse est moins émouvant, dès lors que la première chose qui nous est montrée d'elle est le mépris qu'elle a pour les disciples de son fils, traités de "desaxés".

Au final, s'il y a fort à parier que cette vision mariale ne donnera pas lieu à des pèlerinages de masse, ce que l'Histoire devrait peut-être retenir, c'est que malgré le registre de jeu dans lequel elle était enfermée, Domique Blanc signe une belle performance d'actrice. Et que son monologue est agrémenté par une belle scénographie, irradiée par de douces lumières.

 

 

Paris Du 05/05/2017 au 03/06/2017 à du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 15h Odéon Théâtre de l'Europe Place de l'Odéon Téléphone : 01 44 85 40 40. Site du théâtre

En co-production avec la Comédie-Française

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Le Testament de Marie

de Colm Tóibín

Théâtre
Mise en scène : Deborah Warner
 
Avec : Dominique Blanc

Traduction française : Anna Gibson

Assistante à la mise en scène : Alison Hornu

Scénographie originale : Tom Pye

Collaboration à la scénographie : Justin Nardella

Lumière : Jean Kalman

Costumes : Chloé Obolensky

Musique, Son : Mel Mercier

 

Durée : 1h20 Photo : © Ruth Walz

Lire : Colm Toibin, Le Testament de Marie, Paris, 10/18, 2016