Cécile STROUK Paris
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Publié le 9 avril 2017
Les Contes de Perrault ont fait l’objet de toutes sortes d’interprétations. En voilà une nouvelle avec "Fucking Happy End", qui déjante résolument les planches du théâtre des Déchargeurs, à Châtelet.

« Psychanalyse des Contes de Fées » - ouvrage majeur Bruno Bettelheim - fait monter à la conscience une évidence liée aux contes : leur cruauté cathartique. Que ce soit Blanche-Neige, La Barbe Bleue, Le Petit Chaperon Rouge ou encore Peau d’âne, le lecteur est confronté à des histoires dont le déroulement prend un tournure souvent (si ce n'est toujours) sombre. On craint cette sorcière à la pomme criminelle, cet homme qui tue secrètement des femmes, ce loup prédateur et ce père incestueux. Les bénéfices du conte résident dans le fait de mettre un visage sur nos peurs les plus archaïques – meurtre, viol, inceste – en vue de les affronter puis les expulser. Car, si leur noirceur est indéniable, ces récits imaginaires finissent toujours bien. Comme s’il existait une justice face au mal.

C’est ce dosage narratif si inhérent aux contes que l’on retrouve dans Fucking Happy End. Le titre en dit, déjà, long. Choix de l’anglais avec un superlatif grossier qui ironise ces fins systématiquement heureuses, où « ils finirent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Le sous-titre aussi : « Cabaret insurgé ». La pièce s’ouvre sur deux personnages, un féminin, un masculin, vêtus de masques, dans une attitude coincée entre le grotesque et l’angoisse. Ici, nous est conté Peau d’âne, revisité à la sauce contemporaine avec des immixtions discursives qui nous ballotent dans le temps d’une non-époque. Vous souvenez-vous de cette histoire ? En deux mots : la fuite d’une jeune fille qui tente d’échapper au mariage forcé avec son propre père grâce à une peau de l’âne recouvrant son visage, et son entrée initiatique dans un monde lubrique.

Fucking Happy End propose 1h40 de délire orchestré par 4 comédiens, dont la truculente Sarah Fuentes. Celle qui est à la fois auteure, metteure en scène et interprète de cette création propose une palette scintillante de jeux à travers une galerie de personnages hauts en couleur : une reine hystérique condamnée à mourir, un chaperon rouge caillera, une reine-mère fascinante, etc.

Telle une Florence Foresti, Sarah Fuentes dégage l’énergie de ces comiques que l’on regrette dès qu’elles quittent la scène. Malgré d’autres comédiens très convaincants, elle porte la pièce de A à Z. Sa furie et son décalage racontent les émotions qui nous traversent : beaucoup de rires, à gorge déployée, un soupçon de sursaut et une dose sans fin de rebonds.

Au-delà du jeu, nous applaudissons les compositions sonores de Pili Loop qui accompagnent avec une grande justesse chaque étape du riche périple de Peau d’âne : des plus gais, aux plus énigmatiques en passant par les inévitables rythmes d’un cœur qui bat trop fort. Sans oublier les costumes imaginés par Sho Konishi, qui se distinguent par une recherche esthétique soignée, autant dans la colorimétrie que dans les matières et la diversité des styles explorés.

Fucking Happy End tient les promesses d’un conte haletant où le rire côtoie la gravité avec un entrain sans faille. 

Fucking Happy End
Paris Du 06/04/2017 au 29/04/2017 à 21h30 Théâtre Les Déchargeurs 3 rue des Déchargeurs, 75001 Paris Téléphone : 01 42 36 70 56. Site du théâtre  

Fucking Happy End

de Sarah Fuentes

Théâtre
Mise en scène : Sarah Fuentes et Jan Oliver Schroeder
 
Avec : Ludovic Chasseuil, Maud Imbert, Sarah Fuentes, Jan Oliver

Compositeur : Pili Loop

Scénographie : Carolina Spielmann

Décor : Renée Guirao

Costumes : Sho Konishi

Durée : 1h40 Photo : © Frédérique Toulet