Suzane VANINA Bruxelles
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Publié le 7 avril 2017
D'abord simple transposition littéraire, comme une lecture fidèle, cette version cache en deuxième partie l'ambition d'une relecture et d'un basculement, un bouleversement des intentions de l'auteur.

Ambiance feutrée, pénombre générale sauf que l'on découvre en milieu de scène une jolie jeune femme: Ludmilla Klejniak, en robe blanche "années trente", assise dans un fauteuil de style, devant un petit guéridon et un coffret à bijoux. Son espace est délimité par un paravent en deux panneaux, comme un livre ouvert... Le public pénètre vraiment dans son intimité. Grand silence. Elle prend la parole, celle du nouvelliste Maupassant. Elle parle d'une autre femme: "c'était une de ces jolies et charmantes filles, nées, comme par une erreur du destin, dans une famille d'employés". Suivra alors un récit, toujours à la troisième personne.

On apprendra que cette jeune femme a épousé un Monsieur Loisel, "petit commis du ministère de l'Instruction publique", faute de mieux. Elle s'appelle Mathilde, c'est "une femme au foyer", avec tout de même "une"petite Bretonne qui faisait son humble ménage", mais elle s'ennuie et rêve de luxe et raffinements. L'occasion va se présenter d'enfin briller en société, de rencontrer du beau monde. Pour cela le brave mari lui offrira une robe de soirée et elle empruntera à une amie d'enfance, Madame Forestier, une rivière de diamants.
 
Exit la belle conteuse et ouverture à plat du double panneau pour servir d'écran à une longue scène de bal filmée (malheureusement coupée par une triste barre noire en son milieu) sur des airs de Strauss et d'autres plus actuels. On y verra cette fois Mathilde Loisel/Ludmilla Klejniak en personne paradant sous les regards admiratifs et dans toute la splendeur de son rêve de paraître "la plus belle pour aller danser". Ce sera une félicité de courte durée car, rentrés chez eux, les Loisel s'apercevront avec horreur de la perte, avérée, d'un bijou valant une fortune.

Suivra une seconde partie d'abord énigmatique, rythmée par des tintements de sonnette et des allées et venues coulisses-plateau de Ludmilla Klejniak (Mathilde ?). En très petite tenue suggestive, elle se livre à un numéro érotique digne d'un peep show dans son boudoir métamorphosé, décuplé en miroirs. Pourtant le texte conté continue comme si de rien n'était. Et l'auteur décrit, après l'émoi du couple, la décision (solidaire) du mari: "il faut aviser à remplacer ce bijou", ses emprunts pour réunir la somme énorme pour l'achat, la misère du couple qui, pour rembourser les mensualités, doit renvoyer la bonne, louer une mansarde sous les toits, et la déchéance physique de Mathilde, s'échelonnant sur dix années pénibles.

Là, de nouveau, un avatar de Ludmilla Klejniak, mangeant placidement une collation, en peignoir et cheveux défaits, sur un air de Michel Berger... Et puis la suite du texte de Maupassant reprendra, avec sa chute (bien amenée par l'auteur): la rencontre fortuite de Mathilde avec Madame Forestier qui lui apprendra que la rivière de diamants qu'elle lui avait prêtée... était fausse. Maupassant a commis là une de ses "farces" en même temps qu'un portrait.
  
Car un des grands maîtres de la nouvelle est sans conteste Guy de Maupassant (1850-1893), par le talent et aussi par la profusion: quelque 300 en 10 ans (sans compter les romans). On peut les classer par les thèmes abordés souvent récurrents chez cet auteur. C'est ainsi que "La Parure" fait partie (notamment) des "Scènes de la petite bourgeoisie française", et illustre particulièrement le souvenir du passage de Maupassant dans les bureaux de fonctionnaires.

Elle a paru pour la première fois le 17 février 1884 dans "Le Gaulois", parmi d'autres en ces années 1880 particulièrement fécondes, "les plus belles de production littéraire et journalistique" de Maupassant.

Raconter une autre histoire...

S'intéresser à cet auteur français du 19e siècle pourrait paraître étonnant aujourd'hui mais l'on trouve bien sûr dans son oeuvre si riche, si "humaine", des préoccupations tout à fait actuelles. Le metteur en scène Stéphane Ghislain Roussel y apporte sa note personnelle en racontant - avec les mots de l'auteur - l'histoire d'une Mathilde Loisel (d'aujourd'hui ?) qui serait devenue une prostituée (une starlette déchue, ou une "people" en quête de célébrité ?) A-t-il voulu se fixer sur l'idée rajeunie de "l'ascenseur social", accentuer la brutalité de la chute ? Et, accessoirement, de l'humour qu'il y a de payer de sa personne pour un objet qui à l'origine était aussi faux que l'orgueil humain ? Parure, paraître...
 
"Vêtue comme une femme du peuple, elle alla chez le fruitier, chez l'épicier, chez le boucher, le panier au bras, marchandant, injuriée, défendant sou à sou son misérable argent..."

Il y a bien un respect scrupuleux du texte que la comédienne distille sans la moindre fausse note mais pas... de son esprit initial, d'où des contradictions qui ne seraient gênantes que pour les admirateurs de Maupassant. Mathilde Loisel est représentative du milieu qu'il dépeint et son intention orginelle était, semble-t-il, de montrer jusqu'où le besoin de paraître, la recherche effrénée d'honorabilité, peut mener chez des petits-bourgeois conventionnels et qui entendent le rester, mais montrer  aussi la détresse du petit couple ordinaire, pauvre mais honnête (honnête donc pauvre !) solidaire dans son malheur...

L'ironie cruelle de la chute n'en est que plus amère si l'on voit que le couple est resté uni, préservant son honneur jusqu'au bout, sans concession. La Mathilde qui vend son corps a perdu son honneur... "l'honneur", un concept dépassé de nos jours...  Alors on peut parler de réinterprétation, d'actualisation, voire d'une adaptation qui ne dit pas son nom.

La Parure
Bruxelles - Belgique Du 28/03/2017 au 01/03/2017 à Ma-Sa: 20h Théâtre de la Vie 45 rue Traversière Téléphone : +32 (0)2 219 60 06. Site du théâtre Réserver  

La Parure

de Guy de Maupassant

Seule-en-Scène Théâtre
Mise en scène : Ghislain Roussel
 
Avec : Ludmilla Klejniak

Scénographie: Stéphanie Laruade, Stéphane Ghislain Roussel
Création vidéo: Laurent La Rosa
Création maquillage: Sandrine Roman
Création lumière et régie : Patrick Grandvuillemin

Durée : 1h Photo : © Bohumil Kostohryz. © Boshua-Compagnie Ghislain Roussel  

Accueil : Théâtre de la Vie, Bruxelles
Création: Compagnie Ghislain Roussel
Coproduction: Compagnie Ghislain Roussel/Théâtre du Centaure.
Soutiens: Fondation Indépendance/Banque Internationale à Luxembourg/Fonds culturel national Luxembourg (LU)