Suzane VANINA Bruxelles
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Publié le 4 avril 2017
Dans l'ombre de l'Histoire, il y en a de plus petites, des histoires au niveau des "vraies gens" mais qui en disent beaucoup, tout autant parfois que la grande. Une vieille dame se souvient et se confie à sa fille...

La comédienne, Marie-Aurore D’Awans, n'est qu'apparemment "seule en scène", elle fera apparaître d'autres personnages dont le principal, Montse, avec qui elle entamera un dialogue alors qu'elle est en fin de vie. Mère et fille remonteront le temps: l'été 1936, dans un village de Haute Catalogne, Espagne. Une musicienne, Malena Sardi, soutiendra le récit qui est l'adaptation d'un "roman vrai" de Lydie Salvayre par Denis Laujol, également metteur en scène. Montse (Montserrat) est la mère de Lydie Salvayre.

Montse a 15 ans, et pour "un mot de trop", elle va réagir négativement à l'aubaine que représente un engagement comme femme de chambre chez les Burgos, une famille riche du coin, et cela au grand dam de sa mère.

Le lendemain, c'est la révolution dans cette campagne; le frère de Montse qui a pris "à la ville" des idées révolutionnaires et anarchistes, étant revenu au village veut ni plus ni moins y fonder "la Commune", agite des idées de partage des biens, la vision d'un autre avenir possible. Les riches dominants, effrayés, quittent le village.

Montse et son frère vivront alors leur rébellion, pleinement, et dans tous les domaines de leur vie... Mais le vent va tourner et c'est pourquoi Montse, amoureuse d'André, un poète français, devra fuir le village voué à la vindicte des franquistes, avec son nouveau-né, la fille d'André (soeur aînée de l'auteure).

Se déclencheront alors les années sanglantes d'une guerre civile, celle qu'on a appelé "la guerre d'Espagne", qui feront rejeter dans l'ombre l'épisode de l'insurrection de l'été 1936, le soulèvement populaire si riche d'espoir qui les avait précédées. Des centaines de fuyards tenteront de trouver asile en France, comme Montse, aboutissant dans des camps au sud-ouest de la France. En eux et en Montse, on peut reconnaître ces êtres d'aujourd'hui, appelés "réfugiés", "migrants", cherchant eux aussi un refuge...

De l'écriture à la "représentation"

Le metteur en scène Denis Laujol a guidé l'ensemble de cette création avec beaucoup de sensibilité et de doigté... et l'entière adhésion de l'auteure. Il s'agit d'un projet de la compagnie théâtrale "Ad Hominen" qu'il a fondée (avec Nicolas Luçon et Julien Jaillot) en 2002.

Marie-Aurore D’Awans est elle-même d'origine catalane par sa mère et rend parfaitement le parler savoureux de Montse qui s'exprime dans un langage particulier, "le fragnol", une langue hybride, bricolée à partir de français et d'espagnol. Cela ajoute une touche de poésie, d'étrangeté, sans pour autant verser dans le folklore.  

C'est dans un jeu plein de délicatesse qu'elle jongle avec deux voix dans ce dialogue au micro, mais c'est avec beaucoup d'énergie qu'elle évoque les faits vécus: la liesse de la révolte villageoise, le formidable espoir d'indépendance et de mieux-vivre, la jouissance de "brûler les billets de banque"...

Et puis, après cette brève révolution joyeuse et libertaire, il y aura ensuite la frayeur devant la dure revanche, les exactions des milices de Franco, et le périple courageux, téméraire, de Montse portant son bébé par-delà les montagnes et lui chuchotant de ne "pas pleurer"... 

Avec un peu de surprise, on entend (par la voix off d'Alexandre Trocki) les prises de position - évolutives !- de Georges Bernanos**, l'écrivain français, monarchiste et chrétien convaincu, dont le fils "porte l'uniforme bleu de la phalange". Ce seront des sortes d'interludes pour distinguer (comme elles séparaient les chapitres du roman) les diverses petites séquences de l'histoire racontée.

Au moyen de sa guitare électrique (qu'elle fait parler avec un archet) Malena Sardi suit, épouse, les sentiments divers que vit et exprime Marie-Aurore D’Awans. Dans une belle complicité, elles évoluent sur le plateau dépouillé du théâtre de Poche. Pour fond de scène un écran accueillant des images, mélange de peintures abstraites, et sans autres éléments qu'un micro sur pied et des petits verres d'anisette, la boisson fétiche de Montse (symbole juvénile d'affranchissement de toute contrainte), elles créent un climat non pas de drame mais de saine révolte et, un peu, d'apaisement et d'espoir...

Pas Pleurer
Bruxelles - Belgique Du 21/03/2017 au 08/04/2017 à Ma-Sa: 20h30 Théâtre de Poche 1a chemin du Gymnase, Bruxelles Téléphone : +32(0)2.649.17.27. Site du théâtre Réserver  

Pas Pleurer

de Lydie Salvayre

Seule-en-Scène Théâtre
Mise en scène : Denis Laujol
 
Avec : Marie-Aurore D’Awans, Alexandre Trocki (voix off), Malena Sardi (guitare)

Adaptation: Denis Laujol,
Assistanat: Julien Jaillot
Mouvement: Claire Picard 
Scénographie: Olivier Wiame
Lumière: Xavier Lauwers
Création sonore: Malena Sardi
Création vidéo: Lionel Ravira
Régie: équipe Théâtre de Poche

Durée : 1h15 Photo : © Yves Kerstius  

Création: "Ad Hominen", Bruxelles
Coproduction: Théâtre de Poche/Théâtre de Liège/"La Charge du Rhinocéros"
Soutiens: Fédération Wallonie, Bruxelles, Service du Théâtre/Théâtre des Doms, Avignon (FR)

*"Ay Montse !" fait référence à "iAy Carmela !" titre, à la fois d'un chant républicain de 1938 (à l'origine chanson populaire de 1808), et titre d'une pièce de théâtre de José Sanchis Sinisterra
**Le pamphlet de Georges Bernanos, "Les Grands Cimetières sous la lune", a été réédité en 2008 à Paris, par "Le Castor Astral" avec une préface de Michel del Castillo*
Le roman de Lydie Salvayre (Lydie Arjona, née en 1948):"Pas Pleurer", paru aux éditions du Seuil, Collection Points, a reçu le Prix Goncourt en 2014