Noël TINAZZI Paris
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Publié le 25 mars 2017
Pièce musicale d’avant-garde, emblématique du cabaret berlinois du début du XXème siècle, « Pierrot lunaire », de Schönberg, est donné à l’Athénée sous la forme du théâtre de marionnettes japonais, le Bunraku. Un vrai voyage.

Très rarement donné en France, « Pierrot lunaire » n’a rien perdu de,son parfum d’avant-garde. Il est resté d’autant plus expérimental qu’il est donné à l’Athénée sous la forme du théâtre de marionnettes Bunraku. Un vrai voyage de théâtre musical dans le temps et l’espace. Et un télescopage d’esthétiques bien dans l’esprit du cabaret berlinois expressionniste pour lequel il a été créé en 1912.

Attiré par le climat d’effervescence créatrice qui règne dans le Berlin du début du XXème siècle, Schönberg, musicien viennois d’avant-garde famélique, s’installe dans la capitale allemande. Et répond à une commande de la grande prêtresse des cabarets, la chanteuse Albertine Zehme. Ovni musical, « Pierrot lunaire » a été son premier vrai succès. Il bluffa Stravinsky et inspira les modernes Ravel, Milhaud … et lui permit de développer la révolution dodécaphonique dont il était le moteur.

La pièce devait s’inspirer du cycle éponyme de poèmes du symboliste belge Albert Giraud (1884). Sous la forme de rondeaux, courts poèmes rimés à la forme très codée, un peu à la manière des haïkus, le recueil reprend les figures de la commedia dell’arte et marque un goût pour la décadence et l’étrange. Il retrace, dans un mélange de parler cru et de symboles oniriques, les affres du jeune Pierrot, amoureux transi de la volage Colombine sous le regard narquois de la lune. Le parler cru cohabite avec le symbolique, les « crachats sanguinolents » y côtoient « les grands oiseaux de pourpre et d’or ».

En phase avec la révolution picturale en cours en Allemagne (abstraction, expressionisme), la version musicale de Schönberg s’appuie sur un texte non rimé, plus violent, moins chantourné. La pièce a la forme du Sprechgesang, le « parlé-chanté » sans ligne mélodique, interprété le plus souvent par une soprano. Les pantomimes musicales de Pierrot sont accompagnées par un orchestre de chambre qui distille une musique tout en couleurs et émotions, mêlant le dérisoire au tragique.

 

Dans une maison de thé

Pour l’Athénée, le metteur en scène Jean-Philippe Desrousseaux, artiste de marionnettes, qui a conçu entre autres des parodies d’opéras baroques, a choisi la forme japonaise du bunraku. L’action est jouée par des marionnettes très colorées, richement vêtues à la japonaise, mues à vue par des manipulateurs entièrement drapés de noir évoluant dans des sortes de burqas impressionnantes. Bien sûr, la gestuelle des figurines est commandée et nourrie par le discours musical.

L’histoire devenue épopée est téléportée dans une maison de thé au Japon, à l’époque Edo (XVIIème-XIXème siècle) : Colombine est devenue une geisha dans une maison de thé aux prises avec le libidineux tenancier Cassandre et la mère maquerelle... Pierrot est exposé aux affres du désir et de la violence avant de gagner sa rédemption.

Sur fond de grosse lune réaliste et moqueuse façon Méliès, les quatre instrumentistes de l’Ensemble Musica Nigella sont installés au milieu de la scène, avec la récitante-chanteuse, la soprano Marie Lenormand,  le tout conduit par le chef  Takénori Némoto. A l’avant-scène les marionnettes s’ébattent sur des praticables mobiles. Faisant l’économie de la psychologie, le spectacle marie tendresse et violence, délicatesse et excès, grotesque et poétique.

Courte (50mn) la représentation est précédée d’une brève pièce du musicien contemporain et élève de Schönberg Hans Eisler, « Quatorze manières de décrire la pluie ». Le morceau empreint d’une douce mélancolie est accompagné d’une très jolie vidéo de Gabriele Alessandrini qui exploite habilement plusieurs techniques de graphisme numérique. Le film est un ballet de formes abstraites de couleur sur fond blanc qui fusionnent entre elles pour former des silhouettes plus figuratives et s’entrelacer avec des images d’archives sur le vieux Japon.

Pierrot lunaire
Paris Du 24/03/2017 au 31/03/2017 à 20h Théâtre de l'Athénée-Louis Jouvet 7 rue Boudreau 75009 Paris Téléphone : 01 53 05 19 19. Site du théâtre Réserver  

Pierrot lunaire

de Arnold Schönberg

Spectacle musical
Mise en scène : Jean-Philippe Desrousseaux
 
Avec : Gaëlle Trimardeau, Bruno Coulon, Antonin Autran, Jean-Philippe Desrousseaux, Pablo Schatzman, Annabelle Brey, Anne-Cécile Cuniot,François Miquel

Adaptation, scénographie et costumes : Jean-Philippe Desrousseaux

Lumières : François-Xavier Guinnepain

Vidéo : Gabriele Alessandrini

Durée : 1h Photo : © Gabriele Alessandrini

Lire : http://www.espritsnomades.com/siteclassique/schoenbergpierrotlunaire/schoenbergpierrotlunaire.html (analyse et poèmes d'Albert Giraud)