Un coup au cœur
Cécile STROUK Vannes
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Publié le 12 mars 2017
Le Palais des Arts et des Congrès à Vannes accueille la première édition d’un festival dont nous sommes tombés amoureux : « Les Émancipéés ». Deux jours de transgression, du 10 au 12 mars, conduits avec une désarmante douceur par des artistes affranchis.

Pour une première édition, « Les Émancipéés » fait preuve d’une grande maturité. Sans doute est-ce dû à l’expérience avérée de la fondatrice de ce festival, par ailleurs directrice du théâtre Anne-de-Bretagne, scène conventionnée spécialisée dans la danse et le théâtre.

Une directrice émancipée

Interviewée au coin d’une table - non loin des techniciens, organisateurs et artistes invités tel qu’un Vincent Delerm fraîchement débarqué pour son spectacle du soir - Ghislaine Gouby nous confie, avec un sourire chaleureux et de très chouettes lunettes, que ce festival est né d’une volonté d’exprimer un triple engagement.

Celui de programmer des artistes libérés des codes de leur art, notamment de ces femmes qui ont encore de la difficulté à être reconnues ; celui de donner de la visibilité à ce qu’elle nomme les « scènes chercheuses », ces propositions construites autour du chant et de la littérature, trop souvent absentes des scènes publiques alors même que la fusion des genres est réclamée par les artistes eux-mêmes ; enfin, celui d’un discours politique qui acte l’émancipation comme rempart aux probables dérives à venir.

Lorsqu’on lui demande si ce festival porte en lui un héritage féministe au regard de ce second « é » du titre « Les Émancipéés » et du choix de têtes d’affiche activement engagées telles que Virginie Despentes et Béatrice Dalle, Ghislaine répond autre chose. Que ce « é » qui garde l’accent aigu usuellement absent dès qu’il s’agit du féminin revendique une implication artistique qui cherche à s'affranchir des fausses garanties vendues par notre société au nom de l’illusion démocratique. Ce décalage des genres, cette quête de formes inhabituelles se ressent dans l'élégant logo du festival : une tête de renard-e à la queue écailleuse et aux plumes chatoyantes, qui mue de plaisir. Un symbole de métamorphose.

Larmes de justesse

En bref, ce festival est à l’image de sa directrice. Multi-forme, « ubiquitif », chargé d’une énergie qui cherche à faire bouger les lignes en profondeur. En seulement 24h de présence, l’émotion nous a pris à la gorge à plusieurs reprises. Sans crier gare, les yeux humidifiés par ces larmes qui apparaissent devant ce qui est beau et juste. D’abord, le spectacle d’ouverture. Le vendredi soir. Une performance de 30 minutes conduite par la chorégraphe Emmanuelle Huynh sur un texte de Duras, « India Song ». Malgré la vasteté de la salle (plus de 800 places), l’atmosphère s’est faite intimiste, se construisant autour de la lueur d’une bougie, une marche lente, des silences prolongés et la voix éraillée de Jeanne Moreau. Sensation de torpeur à laquelle Delphine de Vigan et la Grande Sophie sont venues donner une autre ampleur.

Seules sur scène, dans cette même ambiance intimiste créée par une maîtrise admirable de l’éclairage, les deux artistes font résonner leurs créations, comme si elles avaient été écrites pour se répondre, se révéler. Delphine de Vigan, d’une maladresse touchante dans des déplacements qui hésitent à occuper plus de place, lit quelques extraits de ses livres, d’une voix fidèle à la teneur de ses écrits : rassurante, assurée, enveloppante. D’une jolie pudeur, la Grande Sophie accompagne la lecture de quelques riffs de guitare, ou la complète par des chansons de son cru. Elles sont ensemble, se regardent, se sourient et nous sourient. Doux et émouvant, comme une caresse amoureuse.

Un coup au cœur

Cette caresse a brutalement, mais non moins nécessairement, pris fin dès la seconde proposition de la soirée. Une scène occupée par trois musiciens et deux artistes qui malmènent à l’envi les conventions : Béatrice Dalle d’un côté de la scène, micro et pupitre, toute de noir vêtue, bagues aux doigts ; Virginie Despentes de l’autre côté, micro aussi, tatouage au bras, mains qui scandent le rythme lancinant de sa lecture. Un texte tiré de deux écrits de Pasolini qui crachent sur l’anti-fascisme. Dans un tout autre genre, le duo fonctionne à merveille, secouant nos consciences sur des airs électro-acoustiques qui se prêtent à la rage contenue de ce spectacle. Fin de la soirée, quelques verres au bar au côté de toutes ces artistes, bavardant dans l’ambiance décloisonnée de ce festival.

Force et beauté linguistique

Le lendemain, le soleil brille à Vannes. Il brille de l’audace de ce festival qui nous surprend encore une fois avec la sieste acoustique programmée à 14h. Une expérience qu’il est possible de vivre régulièrement à La Maison de la Poésie à Paris, mais qui prend une autre tournure dans cette salle ouverte du Palais des Arts et des Congrès, où transat et coussins sontinstallés. Tous mélangés, dans l’harmonie du concert qui va suivre. L’espace d’une heure suspendue, six talents font naître un double mouvement de frissons : ceux qui précèdent avec délice la sieste, et ceux, plus bouleversants, de l’émotion psychique.

D’abord, Arnaud Cathrine, écrivain, co-parolier de Florent Marchet sur le projet Frère animal et conseiller artistique des "Émancipéés", lisant quelques passages de ses nouvelles, à propos d’un homme qui vit dans l’absence douloureuse de celle qu’il a aimée. Une écriture du corps qui touche au cœur, réveillant des souvenirs amoureux pourtant si bien refoulés ; Camélia Jordana et Raphaële Lannadère, chantant, avec une douceur exquise, certaines de leurs compositions ; trois musiciens à la guitare, qui chantent eux aussi l’amour, ses beautés et ses ravages. Un moment poignant pour toutes celles et ceux qui gardent encore en elles-eux les traces d’un amour tripal.

Notre journée s’est achevée par une proposition hybride de Claire Diterzi, cette chanteuse au caractère de feu, qui raconte l’histoire d’un journal inspiré de son album 69 battements par minute. Seule en scène, avec la projection d'images loufoques et de clips-vidéos très réussis, quelques chantsau ukulélé, et surtout un propos acerbe qui cogne les conventions. Une manière originale de re-découvrir celle qui s’autoproclame, avec un humour pince-sans-rire, la « diva de la chanson contemporaine ».

C’est avec un étrange sentiment de tristesse que nous quittons ce festival vécu dans l'émotion d'une rencontre furtive où l’on sait avoir atteint, sans s’y attendre, l’état amoureux. Finalement, au-delà de l’engagement dont il est question, nous retenons une chose : l’existentialisme forcené de ce festival.