Thibaut RADOMME Bruxelles
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Publié le 14 février 2017
Pour ouvrir l’année nouvelle, la Monnaie propose le célébrissime « Madama Butterfly ». Monter un opéra culte est à double tranchant : c’est à la fois jouir du confort d’une musique qui fera mouche à coup sûr et risquer de ne pas parvenir à renouveler le propos dramaturgique sans dénaturer l’œuvre originale. Épineux dilemme, dont la metteuse en scène Kirsten Dehlholm s’est plutôt... mal tirée.

Sa proposition est en effet essentiellement construite autour d’un "gimmick" : le personnage de Butterfly est dédoublé entre une marionnette manipulée sur scène par trois marionnettistes d’une part et une chanteuse de chair et d’os (Alexia Voulgaridou), qui se tient le plus souvent à l’avant-scène sur une petite plateforme, d’autre part – elles incarnent ainsi respectivement le corps et la voix de Cio-Cio-San.

Ce stratagème n’est pas, disons-le tout net, des plus réussis. Certes, on ne peut que saluer avec ferveur le travail admirable des marionnettistes : quelles émotions le spectateur ne perçoit-il pas dans les gestes timides, retenus, mesurés de la poupée, dans l’inflexion d’une main, dans l’affaissement d’une tête, dans la pâleur d’un visage sur lequel – l’illusion transcendant la réalité – l’on jurerait voir une larme couler ou une ombre passer !

Bien entendu, on comprend l’intention de la metteuse en scène : faire de Butterfly la narratrice de sa propre histoire, le témoin tragique de son existence ; la représenter prisonnière des conventions comme elle l’est d’un petit bout de l’espace scénique ; montrer qu’elle n’est qu’un jouet entre les mains d’hommes qui la manipulent et décident de son destin.

Le problème est ailleurs que dans l’élaboration du sens – il réside dans la déconnexion complète, et extrêmement dommageable à la narration, que ce stratagème produit : le chant de la cantratice résonne sur le côté, loin du champ de vision d’un spectateur qui ne sait plus s’il doit regarder la poupée ou la femme. Quel intérêt de se rendre à l’opéra pour avoir l’impression d’écouter une bande-son ?

Les émotions de la chanteuse, qui se donne beaucoup de peine pour interpréter la passion tragique du personage à qui elle prête sa voix, semblent du coup parfaitement affectées et fausses, totalement exagérées comme dans l’opéra de jadis, où des cantatrices peinturlurées et replètes croulaient sous les colifichets et les voiles. Cette mécanique aurait pu être réussie si elle n’avait pas phagocyté toute la représentation : l’imposer au spectateur 2h30 durant relève du pensum et lasse plutôt que cela ne séduit.

La faute est d’autant plus grave qu’elle constitue un crime de lèse-majesté. On sait en effet combien Puccini a souhaité soigner l’entrée en scène de son héroïne, annoncée et repoussée, longtemps attendue par le spectateur, précédée d’un chœur et auréolée d’un majestueux contre-ré (la note la plus haute du répertoire puccinien).

Or, si la poupée n’apparaît qu’au moment voulu par le compositeur, la cantatrice est en scène dès le début de l’opéra, faisant les cent pas dans son petit mètre carré d’espace comme un lion en cage. Présence parasite, elle déforce ainsi complètement la construction dramatique et musicale de Puccini. Quel dommage !

Cio-Cio Pantin

Une beauté particulière et contrastée

Visuellement, l’opéra est une belle réussite… qui manque d’être une réussite grandiose. Hotel Pro Forma nous avait en effet déjà offert plus magique et chatoyant – leur Rachmaninov Troika (lire notre critique), présenté en juin 2015 à la Monnaie constituant un véritable feu d’artifice visuel.

Les scènes exploitant l’imaginaire japonais (la cueillette des fleurs, les éventails déployés, les costumes des personnages ou ceux des figurants évoquant l’art de l’origami, les immenses banderoles de papier de soie, etc.) sont magnifiques mais peut-être trop peu nombreuses ; souvent, la scène est vide et froide, exprimant bien la tristesse et la solitude de Cio-Cio-San mais ne rendant pas justice à l’état d’esprit qui présida à la création de l’opéra : la folie japoniste, cette fascination pour l’Extrême-Orient et le Japon en particulier qui s’empara des artistes occidentaux à la fin du XIXe siècle.

Ces reproches n’enlèvent rien à la beauté et à la vigueur d’un spectacle qui ne manque pas de souffle – citons, au hasard, la belle idée de représenter le regard de Butterfly à travers des jumelles au retour de Pinkerton, ou la scène finale, magnifique et émouvante, et sa surprise… de taille ! dans un de ces moments où la marionnette prend tout son sens et est magnifiquement exploitée d’un point de vue chorégraphique.

Marcelo Puente nous a séduit en Pinkerton : il propose une composition très émouvante en joignant la vivacité lyrique à l’intensité dramatique. Alexia Voulgaridou nous a moins convaincu dans le rôle de Cio-Cio-San : certainement desservie par le stratagème scénique décrit ci-dessus, il n’en demeure pas moins qu’elle semble assez peu à l’aise dans les aigus. Ning Liang offre une Suzuki toute en finesse et retenue. Aris Argiris, enfin, donne, dans le rôle de Sharpless, une prestation vocale très sûre.

L’orchestre de la Monnaie est en belle forme sous la direction de Roberto Rizzi Brignoli, mettant particulièrement en valeur le jeu, omniprésent chez Puccini, sur les contrastes dynamiques – peut-être un brin trop, ne permettant aux chanteurs de se faire entendre qu’avec peine dans les moments les plus puissants.

Ceci porte surtout ombrage aux chœurs qui, malgré une jolie prestation d’ensemble dans une œuvre où ils sont valorisés d’une façon si originale, préfèrent parfois la puissance à la précision : l’on pensera au morceau « Cio-Cio-San ! Abbominazione » (qui, si tous les chanteurs ne sont pas synchronisés au dixième de seconde près, a tôt fait de tourner à la soupe d’affriquées) ou encore au mythique Coro a bocca chiusa - qui, par la technique vocale déployée, implique nécessairement un volume sonore restreint.

Un spectacle contrasté donc, beau et maladroit à la fois, qui vaut certainement le détour – grâce à Puccini – tout en nous ayant laissé sur notre faim – malgré Puccini.

Madama Butterfly
Bruxelles - Belgique Du 31/01/2017 au 14/02/2017 à 20h00 - di : 15h00 La Monnaie Place de la Monnaie, 1000 Bruxelles Téléphone : +32 70 23 39 39. Site du théâtre Réserver  

Madama Butterfly

de Giacomo Puccini

Opéra
Mise en scène : Kirsten Dehlholm (Hotel Pro Forma)
 
Avec : Alexia Voulgaridou, Amanda Echalaz, Ning Liang, Qiulin Zhang, Marta Beretta, Marcelo Puente, Leonardo Caimi, Aris Argiris, Riccardo Botta, Aldo Heo, Mikhail Kolelishvili, Wiard Witholt, René Laryea, Birgitte Bonding, Rosa Brandao, Adrienne Visser, Tim Hammer, Joris de Jong, Ruben Mardulier, Suze Van Miltenburg

Direction musicale : Roberto Rizzi Brignoli, Bassem Akiki

Co-mise en scène : Jon R. Skulberg

Collaboratrice à la mise en scène : Marie Lambert

Décors : Maja Ziska

Costumes : Henrik Vibskov

Éclairages : Jesper Kongshaug

Dramaturgie : Krystian Lada

Collaboration à la chorégraphie : Kenzo Kusuda

Collaboration pour la marionnette : Ulrike Quade

Chef des choeurs : Martino Faggiani

Durée : 3h00 Photo : © DR