Fantasio
Noël TINAZZI Paris
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Publié le 13 février 2017
Au Châtelet « Fantasio », opéra-comique oublié d’Offenbach, inspiré de Musset, enchante. Signée Thomas Jolly, la féérie mélancolique et bouffonne est servie par une équipe musicale jeune et pleine d’énergie.

A quelque chose malheur est bon. L’Opéra Comique, fermé pour travaux depuis 2015, ouvre sa saison dans la salle du Châtelet, qui elle-même doit fermer prochainement ses portes pour une mise aux normes. Mais loin de pâtir de cette délocalisation dans la salle plus grande du cœur de Paris, l’ambitieuse production de « Fantasio », opéra retrouvé d’Offenbach, y trouve tout son éclat. C’est une vraie résurrection pour ce bijou musical et poétique auquel Thomas Jolly apporte la fantaisie et la grâce d’un conte.

« Fantasio », l’opéra-comique de d’Offenbach revient de loin avec une toute une série d’avanies qui l’ont renvoyé aux oubliettes. La source remonte à Alfred Musset qui avait conçu à vingt-deux ans (en 1834) une comédie-drame à lire chez soi, dans un fauteuil. L’histoire de ce bouffon philosophe et mélancolique ne sera créée à la Comédie française qu’après la mort du dramaturge, sans grand succès. Quarante ans plus tard, à la demande de l’Opéra Comique, Offenbach, qui devait à Musset son premier succès musical avec « la Chanson de Fortunio », travaille de concert avec Paul Musset, frère aîné d’ Alfred (entre-temps décédé), un livret tiré de « Fantasio » avec des vers rimés pour les passages chantés. Le but est un opéra-comique, mi parlé mi chanté, genre autrement sérieux que celui de l’opéra-bouffe qui a fait la célébrité du musicien allemand.

L’opéra eut le malheur d’être créé en 1872, juste après la défaite de Sedan dans un contexte nationaliste et revanchard qui lui fit un fiasco. On reprochait au musicien allemand d’être sorti de son rôle de bouffon, qui plus est pour célébrer la paix. Paul Musset a en effet quelque peu transformé le récit original pour y injecter une histoire d’amour entre le bouffon et la princesse dans un improbable royaume de Bavière. Devenu bouffon pour changer de vie et fuir ses dettes, l’étudiant Fortunio prend la place du bouffon officiel qui vient de mourir. Cet ange de la vérité dont le rôle travesti est ici tenu par une mezzo réussit à charmer la princesse Elsbeth promise par son père au Prince de Mantoue. Lequel est un facétieux et un pleutre qui se défile quand Fantasio le provoque en duel. Mais tout est bien qui finit bien et la paix un temps menacée retrouve ses droits.

Pierrot lunaire

Manifestement inspiré par ce canevas, Thomas Jolly a conçu un spectacle débordant de fantaisie, une féérie douce-amère et pleine de surprises dont on ne sait jamais comment elle va tourner. Fallait-il étoffer le livret un peu mince avec des propos tirés d’autres textes d’Alfred de Musset ?  On n’en est pas sûr car cela ralentit le rythme et donne un tour parfois un peu bavard au spectacle. Très juste, en revanche, sa vision de Fortunio comme un Pierrot lunaire dans des décors et des costumes qui traversent toutes les époques et les modes, de l’ancien régime au contemporain.

Le spectacle distille un petit grain de folie avec des chanteurs qui, au besoin, sont aussi acrobates, tel celui qui pousse son air en jouant au cochon pendu. Dans un rond de lune, le château de légende se découpe sur le fond de scène et les chanteurs dégringolent d’une structure en dur sur trois étages traversée de praticables. Au finale, la fête des fous célèbre l’anarchie avec le drapeau noir flottant sur le chœur, et Fantasio proclame : « si les rois ont besoin de la guerre, qu’ils se la fassent entre eux ».

Le chef, Laurent Campellone, fait entendre toutes les couleurs de la partition riche et variée, veillant à  maintenir l’équilibre entre l’Orchestre Philharmonique de Radio France et les voix non sonorisées des chanteurs. L’univers musical propre à Offenbach, où le mélancolique le dispute au loufoque, l’élégiaque au martial, s’en trouve magnifié. Avec des motifs que l’on retrouve tout au long de la pièce et qui préfigurent son chef d’œuvre posthume, les « Contes d’Hoffmann ».

Dans le rôle-titre, la mezzo Marianne Crebassa, qui vient d’être sacrée meilleure artiste lyrique de l’année aux Victoires de la musique, déploie une voix charmeuse, veloutée. Sa « Ballade à la lune » fera date, on espère l’entendre gravée au disque. Très jeune, toute l’équipe musicale et le chœur débordent d’énergie parmi lesquels se distinguent les voix de Marie-Eve Munger (Elsbeth), Jean-Sébastien Bou (le prince), Philippe Estèphe (Sparck). 
 
On en ressort enchanté, avec tournant dans la tête cet air de valse « Moi pour un peu d’amour/ je donnerais mes jours…. »

Paris Du 12/02/2017 au 27/02/2017 Théâtre du Châtelet 1, place du Châtelet 75001 Paris Téléphone : 01 40 28 28 40. Site du théâtre

Le dimanche à 16h

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Fantasio

de Jacques Offenbach

Opéra
Mise en scène : Thomas Jolly
 
Avec : Marianne Crebassa, Franck Leguérinel, Marie-Eve Munger, Jean-Sébastien Bou, Loïc Félix, Alix Le Saux, Philippe Estèphe, Enguerrand de Hys, Kévin Amiel, Flannan Obé, Bruno Bayeux

Direction musicale : Laurent Campellone

Collaborateur artistique : Alexandre Dain

Décors : Thibaut Fack

Costumes : Sylvette Dequest

Lumières : Antoine Travert et Philippe Berthomé

Durée : 2h50 Photo : © Pierre Grosbois