Publié le 3 février 2017
Mis en scène par Stanislas Nordey au Théâtre National de Strasbourg, le texte de Christophe Pellet interpelle. Non pas seulement par son rapport à l'autre mais également par son effet miroir sous-jacent.

Groggy. Perturbé. Presque mal à l'aise. Au sortir de la première de Erich Von Stroheim, les regards se croisent entre membres du public. Nul ne sait vraiment cette fois ce qu'il pense ou a à penser de cette pièce de Christophe Pellet mise en scène par Stanislas Nordey. Presqu'un univers tiraillé entre désir, équilibre sexuel précaire, déséquilibre affectif, liberté de se choisir une « anormalité » sociale, de s'affranchir des règles d'un jeu communément partagé ou de se réfugier finalement dans la norme.

Beaucoup, entre Elle, l'Un et l'Autre tient à la représentation que l'on se fait de ces trajectoires intimes. Des trajectoires fragiles parce que se rejoignant un temps, au point de s'échanger inconsciemment les mots, l'Un reprenant ceux de Elle, l'Autre de l'Un, pour ne former presqu'un qu'un. Mais un double, jamais un trio : trois fois un qui se cherchent leur propre modèle, leur propre échappatoire face à la norme ; deux contre un, comme pour se rassurer de ne pas être finalement si seuls. Mais tellement, finalement...

Erich von Stroheim, à ce que l'on en ressent, bien plus qu'une soif de liberté, de déjouer les codes sociaux et normatifs est une rencontre entre trois vides existentiels qui se perdent et se rejoignent pour finalement se réfugier dans la norme. Celle d'un projet d'enfantement teinté de glauque tant il renvoie à une autre histoire, suggérée, cette fois : celle de l'enfance de l'Un, sexuellement meurtie par son beau-père, que l'on craint de se voir répéter, une fois le rideau tombé, à mesure que l'Un envisage ce projet humain comme un substitut à son « petit soldat » incarné par l'immense Thomas Gonzales, qui, à lui seul, semble porter une pièce aussi fragile que son propos ou sa quête d'humanité.

Le couple est-il la mort ? A-t-il cela de si triste, de si désespérément normatif qu'il faille s'en affranchir ? Et pour aller où ? Une ligne sans horizon, susceptible de transformer un funambule en âme pendue à sa corde ? Erich von Stroheim, oui, met mal à l'aise par ses questionnements intimes, mais a en même temps cette force de parvenir à leur donner donner vie dans l'esprit du public.

A interroger nos profondeurs parfois les plus sombres, nos désirs, nos espoirs les plus enfouis. Nos réflexes normatifs, notre rapport à la différence, à l'anormalité. Comme si tout tenait finalement à ce choix de s'en extraire ou de s'y conformer, par esprit «libertaire» ou par crainte d'être mal jugé. Un questionnement, qui, d'une certaine façon interroge profondément notre époque où la question de notre place, de notre capacité à la trouver et à l'assumer pleinement, se trouve démultipliée par notre immersion numérique.

Dans sa dernière saison, les producteurs de Black Mirror avaient d'une autre manière poussé à l'extrême ce nouveau rapport aux autres, avec « Chute Libre », au travers de ce monde où le seul regard des autres, leur seule notation valait à la fois jugement, espoir et sentence, ne laissant finalement aucun échappatoire à la dureté de la norme, à moins d'en accepter les conséquences en s'en affranchissant. A moins d'assumer notre différence et son impact humain, social, affectif ; où le modèle d'extragance d'un Erich von Stroheim, déjà ébranlée dans l'Amérique puritaine des années 1920, n'aurait que peu, voire pas de place dans le monde d'aujourd'hui. Pour l'Autre, une quête d'absolue, pour l'Un, Laurent Sauvage, un trouble. Pour Elle, Emmanuelle Béart, au personnage déjà rangé dans une norme professionnelle, presque une incitation supplémentaire à se réfugier pleinement dans un choix normatif.

Oui, Erich Von Stroheim dérange, parce que déroutant à de nombreux égards, par son interpellation sociale et par ses échanges verbaux qui se répondent en décalage. Mais séduit, également, par son propos magnifiquement servi par une mise en scène et une scénographie presque hors du temps avec ces battants cinématographiques qui se ferment et se referment inlassablement sur des vies en déshérance.

Par, bien qu'à l'extrême opposé, en termes de jovialité, une codification pas si éloignée de l'affranchissement des codes scénographiques d'un « La la land », qui, d'une certaine manière, interroge également le rapport au couple, à l'individualisme, à la place qui est ou peut-être la nôtre dans un monde en quête d'équilibre affectif. Où rien, finalement, n'est totalement écrit, pour peu que l'on accepte l'éventualité de se construire indépendamment du regard des autres. Telle une montagne à gravir à nouveau chaque jour qui passe, jusqu'à l'usure, parfois, jusqu'au point de rupture susceptible ou non d'éloigner d'une quête d'absolu.

Erich von Stroheim
Strasbourg Du 31/01/2017 au 15/02/2017 à 20h Théâtre national de Strasbourg-TNS 1 av de La Marseillaise 67005 Strasbourg Cedex Téléphone : 03 88 24 88 24. Site du théâtre

Egalement à:

Marseille du 4 au 6 avril 2017 au Théâtre du Gymnase

Paris du 25 avril au 21 mai 2017 au Théâtre du Rond-Point

Réserver   Rennes Du 14/03/2017 au 25/03/2017 à 20h Théâtre National de Bretagne (TNB) 1 rue Saint-Hélier, CS 54007-35040 Rennes Cedex Site du théâtre Réserver  

Erich von Stroheim

de Christophe Pellet

Drame Théâtre
Mise en scène : Stanislas Nordey
 
Avec : Emmanuelle Béart - ELLE, Thomas Gonzalez - L’AUTRE, Laurent Sauvage et / Victor de Oliveira (en alternance) – L’UN

Collaboration artistique : Claire Ingrid Cottanceau
Scénographie :
Emmanuel Clolus
Lumière :
Stéphanie Daniel
Son :
Michel Zurcher
Vidéo :
Claire ingrid Cottanceau, Stéphane Pougnand

Durée : 1h35 Photo : © Jean-Louis Fernandez  

Production : Théâtre National de Strasbourg
Coproduction : Théâtre National de Bretagne – Rennes
Décor et les costumes : réalisation par les ateliers du TNS

Emmanuelle Béart et Laurent Sauvage sont artistes associés au TNS

Lire : Christophe Pellet, Erich von Stroheim, Paris, L'Arche, 2005, 72 p.