Suzane VANINA Bruxelles
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Publié le 21 février 2017
Un drame d'Ibsen largement adapté aux préoccupations modernes, telle se présente cette version inédite d'un pièce tardive du dramaturge norvégien.

L'histoire est dramatique car le récit a pour point central, ou élément déclencheur, ou "agent révélateur"... la mort d'un enfant - ce "Petit Eyolf" - qui plus est atteint d'un handicap dû à la négligence de ses parents, Alfred/Adrien Desbons et Rita/Céline Peret.

Ceux-ci apparaissent d'abord assumant peu leurs rôles parentaux vis-à-vis de ce rejeton non désiré et imparfait, symbole de leur couple qui bat de l'aile, elle rêvant d'un amour fusionnel qui perdure, lui rêvant d'un écrit qui serait son Oeuvre magistrale.

Les trois actes (datant de 1894) d'Ibsen, l'auteur originel, montrent les étapes d'un cheminement orchestré en autant de sentiments : d'abord la prise de conscience par Alfred de sa responsabilté paternelle et sa confrontation avec Rita exigeant une attention exclusive ; ensuite un "état des lieux", un bilan des sentiments de chacun, et puis, surtout, l'apparition des notions de transformation et d'"expiation". La mort d'Eyolf est vue comme un châtiment pour "la faute" commise par des parents ne l'aimant pas, ou mal, comme eux-mêmes qui vivent un amour complexe.

Deux autres personnages sont partie prenante des débats d'idées de cette version, dont le drame sert de fond: Asta/Sarah Messens, soeur chérie d'Alfred et Borgheim/Emile Falk Blin, proche de la famille tout comme Anne/Anne-Sophie Sterck. Ils engageront régulièrement des confrontations, intéressantes quoique souvent théoriques et passablement longuettes, avec les deux principaux protagonistes.

L'intervention de "la Dame-aux-rats" sera plutôt suggérée. Il s'agit d'une dératiseuse venue proposer ses services à domicile, ce qui n'est pas sans rappeler le "Joueur de flûte de Hamelin" (conte de Grimm). On se rappelle que, nommé également "L'Attrapeur de rats de Hamelin", il aurait entraîné vers la noyade "ces pauvres créatures du bon dieu" mais aussi... des enfants.

Ce personnage reste incongru, d'autant qu'il ne prend pas réellement forme et semble une intervention fantastique dans la mort de l'enfant Eyolf qui l'aurait suivi vers la mer... Est-ce une création-projection afin de soulager la conscience perturbée des parents ? Une figure de la Fatalité ou du Destin ? Un "deus ex machina" ? Chez Ibsen déjà, cette irruption n'était pas claire ni lisible, même en admettant que, pour lui, il s'agissait d'une parabole inspirée par sa pensée didactique et le sentiment récurrent d'une toujours possible régénération, un "Rachat".

Il semble que l'on redécouvre Ibsen (1828-1906). Pas seulement par, récemment, une de ses pièces emblématiques "Une Maison de Poupée", mais en se rappelant qu'il fut un dramaturge prolixe. C'est l'une de ses oeuvres parmi les moins connues qui a séduit le jeune auteur-metteur en scène Dominique Llorca. Il a fait plus que porter à la scène "Lille Eyolf", il l'a fait sienne et l'a très sensiblement réécrite, dans un langage contemporain, tout en ménageant des parties plus fidèles à l'auteur, qui paraissent alors quelque peu anachroniques.

De plus sa (première) mise en scène lui a donné une portée plus universelle et intemporelle, dépassant le "drame bourgeois" qui opposait le milieu favorisé et douillet d'Eyolf à celui de la rue... (les gamins déshérités jouant "en bas", sur la plage). Pas de décor, des vêtements contemporains, le jeu décontracté des comédien/ne/s voire peu impliqué pour certain/e/s, rien ne situe réellement l'action et son contexte.


Tout cela fait de cette version un exercice intéressant mais qui touche peu le public, proche surtout par le dispositif théâtral qui l'amène au niveau des acteurs (les gradins du théâtre étant occultés au profit de banquettes en L sur deux rangs). Ainsi dépouillé, désincarné, ramené du côté d'un banal quotidien (on cuisine en direct, pas de recherche son ni lumière...), le spectacle est dépourvu d'un climat qui aurait pu toucher le spectateur davantage alors détaché des contingences matérielles trop présentes d'une salle et de son public.

Petit Eyolf
Bruxelles - Belgique Du 17/01/2017 au 28/01/2017 à ma-sa: 20h Théâtre de la Vie 45 rue Traversière Téléphone : +32 (0)2 219 60 06. Site du théâtre Réserver  

Petit Eyolf

de Dominique Llorca d’après Henrik Ibsen

Théâtre
Mise en scène : Dominique Llorca
 
Avec : Adrien Desbons, Emile Falk Blin, Sarah Messens, Céline Peret, Anne-Sophie Sterck

Création lumière: Pier Gallen
Régie intégrée par les comédiens

Durée : 1h30 Photo : © Laetitia Noldé  

Création-coproduction: "Tsin asbl"/Théâtre de la Vie, Bruxelles (BE)
Soutiens: Fédération Wallonie-Bruxelles / commune de Saint-Josse-ten-Noode