Michel VOITURIER Contact
Publié le 13 novembre 2016
Metteur en scène médiatisé, Ivo van Hove apporté une vision différente du théâtre, notamment en ce qui concerne les rapports entre salle et scène, acteurs et spectateurs.

Van Hove, comme il l’affirme, est marié avec le théâtre. C’est sa vie et c’est dans sa vie. Son théâtre propose en quelque sorte des « radiographies […] des comportements humains ». Son inventivité le pousse à outrepasser les codes et sa volonté à mettre en place une relation différente entre comédiens et public. À travers les différentes contributions rassemblées dans ce livre, se dessine une approche analytique de son travail depuis ses débuts.

L‘influence de l’Amérique dans le travail de van Hove intéresse Frédéric Maurin qui a coordonné ce livre. Il mentionne les lieux fictionnels où se situe la majorité des pièces, les citations visuelles de documentaires projetés ou les extraits de textes divers, les sujets empruntés au cinéma.  Il synthétise cette propension, née d’une rencontre avec le Wooster Group à Bruxelles : « la vivacité du rythme et du jeu, le refus de la linéarité dans le montage d’éléments contrastés, la précarité des moyens et l’ambigüité du sens, l’obscénité et le baroquisme mêlés, la déconstruction ironique». S’y ajoutent « la mise en péril de soi, l’irruption du réel, l’imprévisibilité de l’aléa » pour aboutir à un travail qui intègre performance et théâtre de texte.

La distanciation que van Hove insère dans ses réalisations est exemplaire dans les shakespeariennes Tragédies romaines. C’est celle d’un public dissocié, en partie en salle, en partie sur scène. La distinction entre spectateurs et acteurs se voit abolie puisque les uns se mélangent avec les autres, puisque les loges ne sont pas cachées loin dans des coulisses. Cela va même – ce fut le cas avec Phases – jusqu’à installer les gens, par trois, sur des lits.

Usages de l’image

La séparation entre passé de la fiction et présent de la représentation s’abolit également par l’appoint de la technologie.  Sur des écrans tv sont brassées des informations médiatisées, permettant de poser un regard contemporain sur une histoire ancienne transposée dans un studio de télé et le hall d’attente d’un aéroport. Voilà qui, indirectement, pose la question de l’actuelle spectacularisation de l’actualité ; de rendre les spectateurs « témoins du ’local’ minoritaire propre au théâtre et du ‘planétaire’ propre à la télévision ».

Ivo van Hove démultiplie les points de vue en filmant et projetant sur écrans ce qui se passe sur le plateau, sorte de mise en abyme permanente. L’espace ou les espaces donnés à voir sont complexes. Parfois juxtaposés, parfois emboîtés, ils incitent le public à avoir une part active dans la réception du spectacle. Ils contribuent  volontairement à des frustrations : soit qu’il y a occultation telle la cage de verre d’Othello ou de la Mégère apprivoisée où des rideaux plus ou moins opaques dissimulent l’action ou la suggèrent en ombres chinoises ; soit qu’il y a profusion et par conséquent nécessité de sélectionner parmi ce qui est montré.

Dans l’Edward II de Marlowe, juxtaposition et imbrication se combinent pour suggérer un univers carcéral, complété par des caméras de surveillance « démultipliant la faculté de voir » du public, selon Florence March. Ce qui « a pour corollaire d’interroger régulièrement la légitimité et la validité du regard du spectateur » contraint par moments à voir une scène fragmentée sur le plateau et des éléments en gros plan projetés, alternances de diffractions et de focalisations. Tant et si bien que l’auditoire est de la sorte amené à structurer ce qui lui est montré, à compléter ce qui lui est caché, jusqu’à avoir pris ses distances avec ce qui lui est (re)présenté.

Toutes ces pratiques, liées à la technologie, aboutissent au surplus à rendre perceptible l’emprise médiatique sur le monde qui nous entoure. Lorsque des images sont couplées avec les actions jouées sur scène ou avec de la musique comme celle de Mazeppa, opéra de Tchaïkovski, elles prennent une dimension différente, symbolique, politique, documentaire…  Ivo van Hove demande aussi parfois à ses comédiens de se filmer comme si ils se mettaient en scène  eux-mêmes, sorte de rappel de l’importance accordée par notre société aux apparences.

L’utilisation de l’image est susceptible de rendre la complexité de situations de vie mêlées à des perceptions mentales, de révéler des comportements comme le prouve l’analyse détaillée que propose Chloé Lavalette pour Opening night. Il est certain que l’usage de la vidéo en direct permet, c’est ce que souligne Edwige Perrot, de développer une dramaturgie de la subjectivité et de l’intersubjectivité, de proposer une présence du corporel mise particulièrement en évidence. À la limite, l’écran devient acteur de la pièce, un partenaire comme un autre, un révélateur de comportement.


Attention aux sons

En ce qui concerne le son, son importance se révèle souvent capitale. Il a un rôle d’indicateur temporel, occasionnellement géographique. Il y a bien entendu les bruitages (tel le vent dans Antigone) dont certains sont l’objet de modifications, de modulations, de mixages, de transformations (parfois avec la complicité d’un DJ) en vue de provoquer des réactions émotionnelles.

Enregistrée ou en direct, la musique est, dans certains cas, empruntée à des compositeurs tels que Beethoven, Fauré, Webern, Cage… ; elle est parfois signée par des contemporains (Glass, Reich,  Sleichim…) ou extraite du répertoire de chanteurs comme Bruce Springsteen, Randy Newman ou Joni Mitchell. Elle met le public en immersion, elle appartient à la structure de spectacles conçus eux-mêmes à la façon d’une partition, ce qui, finalement, a amené ce Flamand à monter des opéras.

Musique à sa manière, la voix est l’objet d’attentions particulières. Les comédiens seront sonorisés ou non. Fréquemment, il s’agira, selon l’appellation de Baunier et Maurin,  de « l’orchestration des voix », par exemple dans Vu du pont de Miller. Celle-ci allant de pair avec celle des corps.

Entre tragédie et drame
 

Partant du constat qu’Ivo van Hove a peu monté de comédies, Romain Piana y décèle un contenu sociologique contemporain. Le directeur du Toneelgroep Amsterdam va jusqu’à modifier les fins trop conventionnelles de la Mégère apprivoisée, de l’Avare, du Misanthrope. Il démontre à quel point les codes du comique sont détournés et en quoi on aboutit à une illustration de pathologie sociale.

Ce théâtre-là s’inscrit donc  - c’est le postulat de Tiphaine Karsenti – « entre drame et tragédie ». Il tente « une alliance contre-nature entre deux traditions théâtrales concurrentes », il allie « la vérité du drame à l’abstraction de la tragédie », donc il combine la proximité du rapport au réel suscitant l’émotion et la distanciation amenant à une réflexion critique. Et cette chercheuse, pour étayer sa démonstration, comparera Vu du pont et Antigone. Elle passe en revue les scénographies, le jeu des personnages, l’actualisation des enjeux, l’universalisation du particulier.

On sort de ce livre touffu avec une perception plus précise d’un créateur théâtral qui s’avère un des orchestrateur majeur du spectacle vivant en train de muter, d’aller au-delà des préjugés, des stéréotypes.

Ivo van Hove, la fureur de créer

Lire : Frédéric Maurin et collab.., Ivo van Hove, la fureur de créer, Besançon, Les Solitaires intempestifs, 2016, 304 p.