Suzane VANINA Bruxelles
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Publié le 10 novembre 2016
Prendre le temps de la réflexion: voilà bien un conseil peu applicable à l'heure de l'immédiateté, du "tout tout de suite"! Il serait bien utile pourtant, et le vieux sage qui le glisse à nos oreilles va se montrer digne d'écoute...

Un seul musicien en scène, Cesar De Sutter, armé d'une guitare électrique; il est jeune, il lance ses solos rageurs côté jardin. Il n'en bougera pas, pour les nombreux interludes qui ponctueront différents moments du spectacle.

Mis à part quelques accessoires épars, une étrange oeuvre d'art occupe une bonne partie du plateau nu. Elle est due à Sophie Muller qui la nomme "Image", et fait l'effet d'une monstrueuse araignée dont on distingue au bout des longues et fines pattes des têtes réduites. On comprendra plus tard leur/s signification/s... possibles.

L'ensemble est plutôt intriguant et voici que sans prévenir, "il" fait son entrée sur scène... Montaigne, vraiment ? Koen De Sutter a d'abord promené ce seul-en-scène en des salles néerlandophones et livre ici sa version en français, une première pour lui que ce passage au français. Il le fait en toute décontraction, avec un naturel confondant et une diction impeccable, qui laissent le spectateur d'abord subjugué puis admiratif.

Montaigne/Koen De Sutter va saluer le jeune musicien, puis arpenter la scène et, comme au hasard de sa déambulation, trouver l'un ou l'autre bouquin ou carnet, en lire un passage ou raconter quelque anecdote, confier des détails et souvenirs de sa vie personnelle, évoquer en toute simplicité ses doutes, ses interrogations perpétuelles. Avec humour, il parle de lui-même, il part de son quotidien (sa santé ou sa gourmandise) et, ce faisant, c'est de la condition humaine qu'il parle, de ses imperfections et de ses contradictions.

Quand on sait que le jeune musicien est le fils du comédien, on comprend que sa présence est plus qu'une illustration musicale : c'est un lien entre les générations. De même que pour l'acteur, partir d'un personnage banal, un monsieur-tout-le-monde en costume actuel, montre à quel point le propos d'un auteur né plusieurs siècles avant le nôtre touche par sa modernité.

Les discrets rappels du personnage historique seront quelques éléments de costume, un cheval... d'arçon, une cruche d'eau, humbles symboles aussi d'un homme qui a toujours su cultiver la modestie. Avec un esprit sans cesse curieux et ouvert, l'aristocrate savait "parler vrai"... Il faisait aussi l'éloge d'une certaine lenteur, du goût de la nuance, toutes qualités qui semblent désuètes mais qui nous manquent peut-être de nos jours.*

"L'inhumanité" lui semble faire partie de l'humaine condition, d'où lui vient une certaine compassion, on pourrait dire complicité, alors qu'il fait figure d'intellectuel oisif et nanti dans sa tour d'ivoire. Koen De Sutter le traduit fort bien dans sa gestuelle et tout un côté physique qui fait ressortir l'ambivalence de Montaigne.

 "Je veux que la mort me trouve plantant mes choux dans mon jardin imparfait"

Moins connues que le célèbre "Que sais-je", ces paroles définissent d'une autre manière ce philosophe original qui arrive à faire s'entendre dans son esprit le scepticisme antique, le stoïcisme grec, l'épicurisme de... Epicure, autant de petites têtes (ces "image/s") à faire dialoguer avec et dans la sienne, plus grande, plus apte à accueillir tous les courants de pensée.  A moins qu'on ne les voie comme des projections de nouveaux concepts... libre soit l'interprétation de chaque spectateur !

Tout de même... pourquoi, à l'heure d'internet et des tablettes, s'intéresser à de vieux grimoires comme ces "Essais" en date des années 1580 à 1588 ? C'est qu'il faut bien avouer que ce qu'exprime ce bel esprit d'un autre temps, ce Michel de Montaigne, trouve un écho en 2016, et surtout parce que sans être un militant, il est en opposition avec certaines idées reçues et comportements admis dans la société ambiante... de nos jours encore.

C'est qu'il est avant tout le "symbole de la libre réflexion".  Cet humaniste est un grand lecteur (en témoignait sa bibliothèque où il écrivait, réfléchissait) et il ne manque pas de citer des pensées et anecdotes de grands anciens comme de ses contemporainns, dont son ami Etienne de la Boétie... On entend "barbares" et "cruauté" -"Je hais cruellement la cruauté"- et l'on pense à celle de ces fanatiques, terroristes d'aujourd'hui... ou "Indiens" qui évoque le clivage de plus en plus net entre riches et pauvres...

Pour ce monologue, son auteur Alexander Roose, s'est penché sur ces fameux "Essais" en leur adjoigant des lettres et récits de voyage, en même temps que ses propres réflexions sur l'homme Montaigne.*
Ce qui apparaissait comme une gageure: l'acteur-metteur en scène-scénographe Koen De Sutter, bien connu des scènes flamandes les plus novatrices, incarnant Montaigne, philosophe du 16ème siècle... s'avère plus que pertinent, mais percutant (si c'est un pari, il est gagné), et il s'agit bien davantage du rappel d'une sagesse à redécouvrir.

le 13 novembre 2016 à 17:07
De : Nadine Stroobant Titre : Montaigne Je revis tous ces passages et toutes mes émotions en lisant cette minutieuse description de Suzane Vanina.
Montaigne
Bruxelles - Belgique Du 04/11/2016 au 05/11/2016 à 20h KVS Bol 9 quai aux Pierres de Taille, Bruxelles Téléphone : +32(0)2.210.11.12. Site du théâtre Réserver  

Montaigne

de Alexander Roose

Seul-en-Scène Théâtre
Mise en scène : Koen De Sutter
 
Avec : Koen De Sutter

Assistanat: Camille Bourgeus
Lumière: Bas Devos
"Image": Sofie Muller
Conception costume: Anja Perisic
Musique: Cesar De Sutter
Technique: Piraten! - Management: Saskia Liénard

Durée : 2h Photo : © Viktor Van Wynendaele  

Création-production: "Dadanero", Antwerpen (BE)
Coproduction: Dadanero/KVS; Bruxelles
Soutiens: Communauté flamande/ville de Bruxelles/Commission Communautaire flamande/Région de Bruxelles Capitale

*Ce n'était pas une nouvelle démarche pour lui qui avait déjà fait paraître en 2015: "La Curiosité de Montaigne" chez Honoré Champion, Paris et collaboré à d'autres ouvrages de spécialistes. -              

Lire :Jean-Michel Delacomptée, Adieu Montaigne ,Paris,  Gallimard, coll. "L’un et l’autre", 2015
Voir : Gilles Vernet, "Tout s'accélère", Kamea Meah Films, 2016 (1h23')