Thibaut RADOMME Bruxelles
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Publié le 16 juillet 2016
Un an après 'La Mélodie du bonheur', le festival Bruxellons s’attaque à un autre monument de l’histoire de la comédie musicale. La magie est-elle toujours au rendez-vous ?

Immortalisé au cinéma par Madonna, le personnage d’Eva Peron est entré dans la culture populaire au rang des mythes. Autant dire que la gageure était grande pour le duo de metteurs en scène, Daniel Hanssens et Jack Cooper, qui étaient déjà aux commandes du spectacle de la saison passée et avaient offert une aimable carte postale aux tons pastel, un bon bonbon rappelant l’enfance (lire notre critique).

Or, La Mélodie du bonheur a quelque chose de naïf et gentillet (malgré la toile de fond historique évoquant l’émergence du nazisme) à quoi collait la mise en scène de Hanssens et Cooper ; au contraire, Evita est une œuvre sombre, mature et complexe. Par ailleurs, on pouvait excuser l’an passé les quelques défauts d’une production tout à fait sympathique en les mettant sur le compte de la jeunesse et en saluant le bel enthousiasme des metteurs en scène, mais force est aujourd’hui de constater ceci : si 'Bruxellons' nourrit le désir de devenir « le » spécialiste de la comédie musicale à Bruxelles, il va devoir élever ses moyens (entre autres financiers) à la hauteur de cette ambition.

Située dans un décor unique assez quelconque, la mise en scène est en effet particulièrement minimaliste et faite sans grande créativité : quelques chaises, un lit d’hôpital, un pied de micro… Ce grand espace scénique qui reste désespérément vide d’un bout à l’autre du spectacle a quelque chose d’un peu triste – le comble du cheap étant atteint au moment de la tournée européenne d’Eva Peron : cette façon de représenter les différents pays visités par un amoncellement de valises est certes une idée ingénieuse (empruntée d'ailleurs aux productions anglo-saxonnes), mais exécutée ici de manière tristement indigente.

La traduction originale, due à Jack Cooper, Olivier Moerens, Simon Paco et Julie Delbart, est assez médiocre : si certains passages épineux sont intelligemment transposés (« Ne me pleure pas, Argentina » pour le fameux « Don’t cry for me, Argentina »), l’ensemble nous a semblé par trop littéral, manquant cruellement de poésie et résonnant de ce fait-là comme un travail très « scolaire ». Les mots tombent souvent comme des cheveux sur la soupe de la musique (nous citons de mémoire ces passages dont le caractère alambiqué et mal tourné nous a particulièrement frappé : « Tu ne risques rien / à partir du moment où / les syndicats / sont avec toi », « Il y a trop / de corruption / à tous les niveaux de pouvoir / argentins »). Au final, cela ressemble davantage à un surtitrage visant la proximité littérale avec le texte original qu’à une réécriture poétique qui prenne en compte la musicalité propre de la langue française.

Troisième grief important : le premier rôle, confié à Deborah De Ridder, n’est pas sans poser question. Si la technique vocale et les qualités de chanteuse de Mme De Ridder sont indéniables, nous ne pouvons en effet manquer de confesser qu’il nous a été impossible de faire abstraction de son accent flamand à couper au couteau, ce qui rend peu crédible son interprétation du personnage d’Eva Peron (à ce titre, l’accent de Steven Colombeen nous a beaucoup moins gêné, qui compose un personnage du Che finaud à souhait, espiègle et attachant). C’est d’autant plus dommage que, nous le répétons, Deborah De Ridder fait montre d’une belle maîtrise vocale et parvient - malgré un jeu un peu monocorde dans le reste de la pièce - à un sommet d’émotion dans la scène de son dernier discours, prononcé en chaise roulante.

Un plaisir à prendre

Tout ceci étant dit, nous ne voudrions pas manquer de souligner le grand plaisir que nous avons eu de voir une nouvelle comédie musicale cette année dans la cour du château du Karreveld. Nous l’écrivions ailleurs, il faut saluer le travail de pionniers que les producteurs du festival 'Bruxellon' accomplissent d’arrache-pied pour débroussailler le champ du musical en Belgique francophone. Les chorégraphies, signées Joëlle Morane, sont des plus réussies, donnant aux scènes d’ensemble une touche d’énergie, de folie même, tout à fait réjouissante (le 15e tableau, "L'argent coule à flots", est tout spécialement exaltant). Les seconds rôles montrent d’ailleurs un réel bonheur à être sur scène et emportent le spectateur dans un impressionnant tourbillon de danses et de chants.

La direction musicale, confiée à la baguette de Pascal Charpentier, est soignée et précise ; les chœurs sont en particulier réussis, et les harmonies vocales – souvent complexes – de Webber sont solidement maîtrisées. Les costumes, créés par Françoise Van Thienen, nous replongent avec bonheur dans la mode gracieuse de l’immédiat après-guerre. Enfin, nous voudrions saluer la performance d’Antonio Interlandi dans le rôle du chanteur de tango Augustin Magaldi, qui donne comme si de rien n’était la note finale, redoutablement haut perchée, de sa chanson « Cette nuit au ciel étoilé ».

Cet Evita n’a donc pas le grandiose, la magie d’une grande production londonienne ou new-yorkaise, c’est entendu. Il n’empêche que l’on passe un bon moment en compagnie de cette troupe talentueuse, et que les occasions de voir une comédie musicale sont trop rares à Bruxelles pour bouder notre plaisir au Karreveld. On n’est pas encore à Broadway… mais on n’en demande peut-être pas tant !

le 18 juillet 2016 à 16:24
De : Petit Louis Titre : Evita enfin en français !!! J'ai vu le spectacle et je ne suis pas du tout d'accord avec vous. Je trouve la traduction française géniale et ... indispensable. Car à Londres par exemple, les gens qui croient parler anglais (touristes et autres) et sortent de Evita en disant "Elle est magnifique cette Eva Peron" parce qu'elle chante de belles chansons. Evita est avant tout un spectacle politique. Et ici on comprend tout, surtout la remise en cause d'Avita par le Che. Tim Rice n'a pas écrit un texte poétique mais souvent cru, prononcé par une femme du peuple qui croit qu'elle est devenue une grande dame. C'est une volonté de Tim Rice. Dans ses autres comédies musicales (Chess, Lion King, B
Evita
Bruxelles - Belgique Du 11/07/2016 au 27/08/2016 à 20h45 - 15h30 Château du Karreveld Avenue Jean de la Hoese, 32 1080 Bruxelles Téléphone : +32 2 724 24 24. Site du théâtre Réserver  

Evita

de Andrew Lloyd Webber

Spectacle musical
Mise en scène : Daniel Hanssens, Jack Cooper
 
Avec : Deborah De Ridder, Steven Colombeen, Philppe D'Avilla, Antonio Interlandi, Maud Hanssens, Jade Monaco, Jolijn Antonissen, Ines Bafdili, Kylian Campbell, Marie-Laure Coenjaerts, Alexia Cuvelier, Joris De Beul, Floris Devooght, Nitya Fierens, Anne Frèches, Grégory Garell, Oriane Hulin, Joseph Laurent, Damien Locqueneux, Christian Louis-James, Laura Masci, Clelia Moreau, Romina Palmeri, Brian Papadimitriou, Julie Prayez, Roland Bekkers, Gaétan Bergez, Francis Colignon

Assistanat à la mise en scène : Simon Paco

Dramaturgie : Olivier Moerens

Direction musicale : Pascal Charpentier

Coaching vocal : Fabrice Pillet

Chorégraphies : Joëlle Morane

Scénographie : Dimitri Shumelinsky

Costumes : Françoise Van Thienen

Lumières : Laurent Kaye

Durée : 2h00 Photo : © Gregory Navarra