Suzane VANINA Bruxelles
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Publié le 27 février 2016
Qui connait la réalité de ces saisonniers, des migrants, des sans-papiers, qui récoltent des fruits, des légumes, au rythme des saisons, en Italie, Espagne, Grèce ou ailleurs ? Une exploitation de l'humain digne d'un antique esclavage sévit au cœur de l'Europe et un spectacle, original par sa forme, pertinent pour le fond, y fait écho, mais pour le transcender...

Le spectacle, titré en italien "Arance":"Oranges", est sous-titré : "avoid shooting blacks" soit: "éviter de tirer (fusiller) des noirs", une référence à l'inscription retrouvée sur un silo d'un campement à Rosarno (région de Calabre, Italie), lieu où, en décembre 2008 et à nouveau en janvier 2010, des émeutes furent déclenchées par des Africains employés comme ouvriers agricoles saisonniers et ce à la suite de l'agression de deux d'entre eux au fusil à air comprimé par de jeunes Italiens

Pourquoi cette révolte dans ce petit village ? Alors qu'il se trouvait justement en Italie, sa patrie natale (Naples, 1985), le réalisateur, plasticien et concepteur du spectacle Pietro Marullo a voulu en savoir davantage et il a découvert une réalité (volontairement ?) peu connue.

Les agriculteurs qui vendaient autrefois leurs oranges à la Russie ou aux Etats-Unis, doivent désormais accepter les prix fixés par les grandes firmes multinationales.à Lecce, c’est "Minut Maid" qui appartient à "The Coca-Cola Company". Un jour, les saisonniers ont osé se révolter, avec comme résultat plus de morts, de blessés et de peurs.

Grâce à l'enquête de Pietro Marullo (et à une expo-installation qui complète le spectacle), on apprendra que ces migrants, majoritairement venus d’Afrique, (sur)vivent concentrés dans des ghettos, des bidonvilles sans eau ni électricité. Leurs abris sont improvisés et improbables, faits de matériaux de récupération.

Ils sont mal payés, souvent "au noir", sont les victimes de "caporaux" à la solde de la mafia locale pour contrôler leur travail de récolte et de manutention et, en plus, les racketter en retenant de leur minable salaire le prix d'un loyer, de la nourriture, de leurs déplacements. L’embauche n’est jamais garantie car seuls les plus forts sont choisis; racisme et violence sont quotidiens, banalisés.

Serait-ce un nouveau genre, ce "théâtre métaphorique" ?

On pourrait aussi le qualifier de non-documentaire, d'hybride, de "théâtre d'ambiances", de "spectacle multimédias"... Peu de paroles, sinon en mots placardés sur écran qui défile mais beaucoup d'effets spéciaux plutôt impresssionnants: son (musique, bruitage), lumière, matières diverses... tous les sens sont sollicités.

Déjà dérouté par un petit parcours inédit au sein du théâtre, le public se trouve installé "à l'envers" en quelque sorte, sur le plateau, avec devant lui la grande perspective de la salle... Il sera très vite happé par l'imagerie visuelle et sonore d'un spectacle "non narratif".

Une grande vague d'abord (soit une bâche-sac de plastic) énorme, monstrueuse, qui va s'avancer vers lui jusqu'à toucher les premiers rangs, et continuer ses mouvements menaçants sur un fond sonore très réaliste ! 

Enfin, elle se retirera et on découvrira le personnage central, un Africain/Jean Hamado Tiemtoré, qu'elle a abandonné sur le sol. Il fera l'objet d'un traitement hygiénique mortifiant: ses vêtements enlevés un à un par une équipe de désinfection composée de personnages tout de blanc vêtus, pourvus de masques et de bottes, parfaitement anonymes, mécaniques et interchangeables: des "experts". Cet Africain sera engagé par une usine commercalisant le jus des oranges, logeant dans une cabane dont il finira par faire tomber les parois de plastic.

Tous se livreront également à une sorte de ballet de caisses, ou de panneaux mobiles, et puis il y aura une "fête": une abondante pluie d'oranges, comme une manne céleste... "Je suis venu ici parce qu'on m'a dit que les oranges tombent du ciel"...

Violence et inhumanité sont la trame de fond du spectacle avec aussi des bouffées d'espérance que symbolise ce personnage, comme une étoile dansante, qui vient déconnecter, arracher de toutes ses forces menues, un presse-agrumes industriel, effroyable et ricanante machine extractrice de "bon jus frais"...

Outre cet aspect métaphorique destiné à faire davantage ressentir un vécu, le spectacle s'en écarte à de certains moments pour devenir onirique, présentant une nouvelle histoire des hommes, de l'agriculture... Depuis les migrations historiques, jusqu'aux colonisations, la rencontre et le destin de deux continents.

Il s'agit pour son concepteur d'un "projet nomade" d'abord parce qu'il se penche sur le sort de migrants mais aussi parce qu'il se veut adaptable en tous lieux, destiné au plus grand nombre de spectateurs, et les plus variés. L'aventure d'"Arance" commencée en 2012 sur le point de départ d'un "après Lampedusa", reste toujours d'une malheureuse actualité. 

Arance
Bruxelles - Belgique Du 23/02/2016 au 05/03/2016 à ma-sa: 20h30 - me: 19h30 Théâtre Varia 78 rue du Sceptre, 1050 Bruxelles Téléphone : +32(0)2.640.82.58 . Site du théâtre Réserver  

Arance

de Pietro Marullo

Théâtre
Mise en scène : Pietro Marullo
 
Avec : Paola Di Bella, Noémi Knecht, Adrien Letartre, Jean Hamado Tiemtoré, Baptiste Toulemonde et plusieurs "invités"*

Assistanat: Noémi Knecht
Scénographie, costumes: Pietro Marullo, Bertrand Nodet, Anne-Sophie Grac
Création sonore: Jean-Noël Boissé
Création lumière: Marc Lhommel
Régie: équipe du Varia

Durée : 1h15 Photo : © Stephane Deleersnijder  

Création-production: "Butterfly asbl", Pietro Marullo
Coproduction: Théâtre Varia, Bruxelles/Théâtre de Liège/Association Le Bouc Sur Le Toit.
Collaborations : Cantieri Teatrali Koreja de Lecce (IT), Théâtre Marni (Bruxelles), Centre des Arts Scéniques (BE)
Soutiens: Fédération Wallonie-Bruxelles, service du Théâtre (BE)
Aide artistique: Jeune Théâtre National, ENSATT de Lyon (FR) - Le projet a bénéficié d’une résidence d’écriture au Château du Pont d’Oye (BE)

*En plus des comédiens professionnels, le metteur en scène fait appel à des jeunes qui participent très concrètement au projet (à Bruxelles, il s'agit d'étudiants du Centre scolaire de l'Enfant Jésus d'Etterbeek) afin de "jouer leur propre rôle avant de pénétrer un monde fantasmagorique dans lequel ils deviendront des archéologues de l’humain", comme l'explique Pietro Marullo.

Le projet "Arance" fut d'abord accueilli en résidence en 2014 et 2015, au Théâtre Marni, et la Première du spectacle "Arance" a eu lieu en avril 2015 dans le cadre du Festival Emulation, Théâtre de Liège (BE)

Lire: Patrick Herman:"Les nouveaux esclaves du capitalisme, agriculture intensive et régression sociale", Vauvert, Au Diable Vauvert, 2008