Thibaut RADOMME Bruxelles
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Publié le 24 septembre 2015
Pétillant, inventif, irrévérencieux, cet 'Elisir d'Amore' a tout pour nous faire tomber amoureux de la nouvelle saison de la Monnaie.

La belle arène du Cirque Royal – lieu d'une réjouissante proximité avec les chanteurs, paradoxalement contrariée par une acoustique des plus médiocres pour les spectateurs assis sur les côtés – semble avoir inspiré le metteur en scène Damiano Michieletto : plein d'imagination et d'humour, ce dernier insuffle gaieté et bonne humeur à son opéra, joue avec les codes tout en se jouant d'eux, accumule les clichés drolatiques sur les vacanciers, fait habiller l'Orchestre de la Monnaie en tongs et short et recouvre l'ensemble des sièges inférieurs de la salle de coussins de transats.

Le ton est donné : la fête est au rendez-vous dans cet Elisir, insouciante et joyeuse… jusqu'au surgissement de la violence, au lynchage du jeune Nemorino, amoureux de la belle Adina, par une meute de plagistes devenus bêtes fauves à cause de la force du nombre et aspergeant de bière et de détritus l'amant sans défense. Cette scène, visuellement très forte, ne manque pas de rappeler que le monstre, en chacun de nous, est tapi au creux du quotidien et qu'amour et mort sont inextricablement liés.

L'arrivée du docteur Dulcamara (« Udite, udite, o rustici ! ») vaut le détour également : accumulant les poncifs de l'événementiel publicitaire (femmes dénudées, grosses cylindrées, vulgarité), cette scène constitue un pastiche habile des encarts vivants et cyniques qui séduisent tant les jeunes gens en les appâtant par la promesse illusoire de la gratuité. Consommer n'est jamais gratuit, dans notre monde : Nemorino, qui vend sa liberté pour quelques gouttes d'un faux philtre d'amour, le sait mieux qu'un autre et en apprendrait long à ceux qui, pour l'humiliante gratification d'une dégustation offerte, acceptent gratis de devenir des hommes-sandwichs.

Sur le fil(tre)

On ne cesse de se demander jusqu'où le metteur en scène repoussera les limites de son imagination : il semble qu'on ait atteint le bout lorsqu'une piscine gonflable en forme de pièce montée géante devient le théâtre d'une mousse party baroque. Calant constamment son propos sur le fil entre la drôlerie et l'excès, Michieletto réussit le tour de force de proposer un Elisir d'Amore résolument moderne et complètement traditionnel tout à la fois : son actualisation, aussi profonde qu'elle soit, n'altère en rien les sentiments et conflits vécus par les personnages, qui n'ont nullement changé et nous émeuvent encore à deux siècles de distance.

Si le propos tient sur le fil, il n'en est pas tout à fait de même des chanteurs, qui semblent parfois un peu mis en difficulté par une mise en scène trop remuante : meilleurs dans les scènes plus statiques, leurs efforts vocaux sont quelque peu gênés par les acrobaties et pitreries auxquelles ils doivent s'adonner par ailleurs. Si l'idée d'une séance de gymnastique collective matinale est cocasse et rappellera de (plus ou moins) heureux souvenirs à quiconque a fréquenté un club de vacances, il est certain que les étirements cadencés ne facilitent en rien la tâche de la délicieuse Olga Peretyatko (Adina), soprano aux faux airs d'Anna Netrebko, excellente par ailleurs.

Parmi les moments apaisés qui ont entraîné notre adhésion, signalons l'air de bravoure de Nemorino, la romanza « Une furtiva lagrima », dont Dmitry Korchak a proposé une brillante et très émouvante interprétation. Simón Orfila campe un Dottor Dulcamara très convaincant, et Aris Argiris (Belcore) est excellent en séducteur impénitent.

La saison 2015-2016 de la Monnaie s'ouvre donc magnifiquement, par un opéra cumulant les qualités de l'excellence formelle et de la facilité d'accès. Le public ne s'y est pas trompé, dont les applaudissements nourris ont longtemps résonné dans l'enceinte du Cirque.

L'Elisir d'Amore
Bruxelles - Belgique Du 08/09/2015 au 18/09/2015 à 20:00 - 15:00 La Monnaie Place de la Monnaie, 1000 Bruxelles Téléphone : +32 70 23 39 39. Site du théâtre Réserver  

L'Elisir d'Amore

de Gaëtano Donizetti

Opéra
Mise en scène : Damiano Michieletto
 
Avec : Olga Peretyatko, Anne-Catherine Gillet, Dmitry Korchak, Antonio Poli, Aris Argiris, Armando Noguera, Simón Orfila, Riccardo Novaro, Maria Savastano

Direction musicale : Thomas Rösner

Décors : Paolo Fantin

Costumes : Silvia Aymonino

Éclairages : Alessandro Carletti

Chef des chœurs : Martino Faggiani

Chef des chœurs de l'académie de chœur : Benoît Giaux

Chœurs de la Monnaie

Académie de chœur de la Monnaie

Orchestre symphonique de la Monnaie

Durée : 2h45 Photo : © Karl et Monika Forster