Thibaut RADOMME Bruxelles
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Publié le 16 mars 2015
L'opéra a toujours aimé la folie. Du « Roland » furieux de Jean-Baptiste Lully à la scène de la folie de « Lucia di Lammermoor », les compositeurs d'opéra ont montré une infatigable fascination pour les arcanes mystérieux de l'esprit humain. Jamais jusqu'au XXe siècle cependant, jamais avant Strauss ou Schönberg, la folie n'avait été représentée avec tant de réalisme. « Jakob Lenz » est l'une de ces œuvres, cruelle, éprouvante et profondément troublante.

Jakob Lenz (1751-1792) est un dramaturge allemand, représentant du mouvement pré-romantique 'Sturm und Drang', mort de folie à Moscou à 41 ans, après avoir séjourné auprès du pasteur Jean-Frédéric Oberlin dans l'espoir de trouver un apaisement à ses souffrances psychologiques. Ce séjour auprès d'Oberlin fut l'objet de la nouvelle Lenz, écrite par Georg Büchner en 1835 – laquelle inspira à son tour le compositeur allemand Wolfgang Rihm dans l'écriture de son opéra de chambre en un acte entre 1977 et 1978.

Après une Traviata ayant affolé le tout-Bruxelles artiste en 2012, l'allemande Andrea Breth s'est donc vu confier par la Monnaie la mission délicate de porter à la scène l'oeuvre de Rihm, caractérisé par une expressivité musicale très dure, par le principe d'une représentation harmonique de la folie et la traduction en soubresauts vocaux des souffrances du héros éponyme.

Le baryton Georg Nigl propose une prestation d'une très grande force émotionnelle dans le rôle-titre : du murmure au cri, l'étendue des ressources vocales qu'il mobilise n'a laissé de nous impressionner, autant que la façon confondante de sincérité dont il a porté son personnage nous a profondément émus. La terrible torture de cet homme – qui s'enfonce, sans qu'on puisse lui porter secours, dans les sables mouvants de son propre cerveau – est formidablement rendue par un chanteur en état de grâce.

Le reste de la distribution (Henry Waddington en Oberlin et John Graham-Hall en Kaufmann, l'ami commun des deux hommes) ne démérite certainement pas, sans qu'elle jouisse de rôles aussi intéressants et subtils que celui de Lenz. Les choeurs, doublés par moments d'une troupe d'enfants, sont une présence inquiétante, voire hostile au sein du dispositif scénique de Martin Zehetgruber – un épatant décor modulable, transportant le spectateur, au fil des treize tableaux qui constituent l'oeuvre, d'une berge de rivière à des hauteurs montagneuses, jusqu'à la salle de repos où Jakob Lenz finira de se consumer de souffrance. Les lumières d'Alexander Koppelmann subliment ce décor en le baignant dans des tons argentés ou bleuâtres – la froideur, le grisonnant de l'hiver de Lenz.

Une remarquable production qu'a donc signée Andrea Breth, douloureuse comme l'exige l'opéra de Rihm, pénible et sale, qui atteint à la sublime humanité lorsque Lenz, à l'issue d'une crise plus violente que toutes les autres, ne parvient plus, transi, hébété, pâle comme la mort, qu'à répéter : « Logique ! Logique ! Logique ! » - comme une bouée de sauvetage, une bouteille à la mer.

Jakob Lenz
Bruxelles - Belgique Du 27/02/2015 au 07/03/2015 à 20:00 - 15:00 La Monnaie Place de la Monnaie, 1000 Bruxelles Téléphone : +32 70 23 39 39. Site du théâtre Réserver  

Jakob Lenz

de Wolfgang Rihm

Opéra
Mise en scène : Andrea Breth
 
Avec : Georg Nigl, Henry Waddington, John Graham-Hall, Irma Mihelic, Olga Heikkilä, Maria Fiselier, Stine Marie Fischer, Dominic Große, Eric Ander, Martin Bukovsek

Direction musicale : Franck Ollu

Décors : Martin Zehetgruber

Costumes : Eva Dessecker

Éclairages : Alexander Koppelmann

Dramaturgie : Sergio Morabito

Orchestre symphonique de la Monnaie

Livret : Michael Fröhling

Durée : 1h20 Photo : © DR