Michel VOITURIER Bruxelles
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Publié le 30 décembre 2014
Six micro-pièces de jeunes auteurs tournant autour du problème du langage et de son usage. Six expérimentations destinées à affiner des plumes, à proposer en banc d’essai à des amateurs (et pourquoi pas des professionnels) un répertoire inhabituel et aussi à des metteurs en scène prêts à se mettre au défi.

Composés en écho à la pièce Small Talk de Carole Fréchette par des étudiants de l’ENSATT, en collaboration avec le Théâtre du Peuple de Busang, ces impromptus réunis sous le titre Trouver les mots... explorent des écritures différentes sur le thème « Conversation et solitude » pour plus ou moins une dizaine de comédiens.

Couarail (Le bal perdu) [Cayet]

Guillaume Cayet (1990, Nancy) plonge dans la mémoire d’une tenancière qui a dû un jour fermer son bar et qui tente de remettre de l’ordre dans ses souvenirs à l’aide d’un narrateur et en présence d’un accordéoniste vieillissant, d'habitués parsemés. C’est ce mélange des souvenirs et des oublis qu’orchestre le narrateur sur fond de chanson, celle du « Petit bal perdu » de Gaby Verlor et Robert Nyel chantée jadis par Bourvil.

Cette confusion mentale se déroule au milieu des rumeurs qui se propagent, des réflexions de clients. Notamment d’une comédienne qui aimerait faire partie du spectacle, de la fille revenue de la tenancière et de celle du fils d’un philosophe qui affirme « on parle pour pas finir ». Car c’est cela précisément qui se passe : face à la disparition du bar du coin, à ce vide programmé, c’est la parole qui se débonde et témoigne de la vie.

Bro [Monnet]

En ce lieu dénommé Bro, Nora Monnet (1985, Paris) situe des personnages décodant où et comment ils vivent. Lorsqu’on y débarque, il faut faire table de rase de tout souvenir, vivre ensemble enclos pour une durée indéterminée que rythment des sonneries et les interventions des infirmières.

La liberté, ici, c’est de penser à voix haute pour exister. Et les répliques tissent les liens entre les internés, brèves, emplies de tensions, chargées du poids de la vie à l’extérieur. Elles posent la question de l’enfermement et de l’avenir de ceux qui le subissent.

L’enfer c’est les Utres [Nicolas]

Le titre, malgré l’amputation d’un ‘a’, est emprunté au ‘Huis Clos’ de Sartre. Romain Nicolas (1991, Toulouse) confronte dans sa pièce le clan des habitants et celui de politiciens. Ils débattent à propos de la délocalisation du théâtre local vers la Chine. Les citoyens sont contre, même s’ils n’y vont jamais.

Leur parole houleuse a des accents clownesques. C‘est un langage reformulé avec ses caractéristiques propres et donc ses néologismes. Qui traduit l’angoisse des gens face à des décisions politiques absurdes ; qui, dessous la bouffonnerie, démontre la peur de l’autre quand on se sent lésé.

Si nous sommes [Perron]

Pour Marie-Eve Perron (1980, Montréal), les didascalies jouent un rôle important. Elle détaille chaque protagoniste ainsi que le décor, elle indique les mouvements, elle note les silences. Cela commence par un moment de violente révolte, séquence de parole coupée d’une fille envers un père omniprésent. S’ensuit un autre moment, celui d’une diversion d’une employée qui tente de rattraper la situation.

La suite est du même acabit. Chacun tentant plus ou moins adroitement de placer des mots susceptibles de provoquer une évolution ; chacun accroissant les tensions. Le déballage se poursuit, contagieux. À  coups de phrases elliptiques, de points de suspension, de vocables phatiques… Un évident exemple d’incompréhensions réciproques au sein d’un groupe que le métier de communication, marketing, promotion contamine.

Objection [Peyrade]
Pauline Peyrade investit la brièveté. Et l’intensité. Au cœur d’une manif, deux femmes, sans doute un peu style ‘femen’ clament leur révolte. L’une veut se replier face à la violence des forces de l’ordre pour continuer le combat ailleurs. L’autre s’obstine. Le discours escalade l’exaspération. C’est l’accumulation des injures, des cris, soulignés par une écriture tout en majuscules.

Subversion et autorité s’affrontent. Tandis qu’en contrepoint, une voix anonyme susurre l’éloge du corps féminin, s’insère dans un quotidien de séduction. Un soliloque qui pourrait être maternel, amoureux, médical, séducteur… Dont la musique est en opposition à l’agressivité de l’événement public.

Un séjour [Pluym]

Grégo Pluym (1984, Royan) installe des voix dans un lieu clos, une sorte d’immeuble à appartements ou à chambres, peut-être même une clinique. On les entend. Une sorte de chœur dont on ne percevrait que les individualités. Description d’agent immobilier, souvenirs d’occupants, conseils de locataire, évocation de voisins…, tout s’accumule, s’additionne. Dans un no mans land où vie et mort se côtoient à la fois précises et floues à travers des relations d’être à être, de patient à soignant, de vivant à décédé.

À sentir ou à percevoir selon les sensibilités : asile d’aliénés, prison pour déviants politiques, lieu de privation de liberté et de tortures expérimentales, entreprise de dépersonnalisation… Une parole de plus en plus hachée, accumulative, elliptique, inquiétante.

 

Nouvelles plumes pour théâtre bref

Lire : Cayet, Monnet, Nicolas, Perron, Peyrade, Pluym, Juste trouver les mots …, Carnières, Lansman, 2014, 96 p., coll. Théâtre en Tête.