Thibaut RADOMME Bruxelles
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Publié le 8 juillet 2014
Et si la figure d'Eurydice, cette femme flottant entre la vie et la mort, était la transposition métaphorique de l'état de perte de conscience dans lequel est plongé la victime d'un coma ? C'est le parti – et le pari – que prend Romeo Castellucci dans sa mise en scène d'Orphée et Eurydice.

Disons-le tout net : ce pari n'est pas vraiment réussi. Certes, l'idée est brillante car elle colle à merveille au livret de l'opéra de C.W. Gluck et en propose une relecture très pertinente et d'une brûlante actualité. Mais la façon dont Castellucci la transpose du papier à la scène est pour le moins problématique.

Voici, en très bref, le dispositif imaginé par le metteur en scène : en début de spectacle, le spectateur est informé par un texte projeté en fond de scène que l'opéra est retransmis en direct dans un hôpital de la banlieue bruxelloise auprès d'une patiente plongée dans le coma qui écoute la musique à travers un casque ; cette patiente, prénommée Els, est elle-même filmée, prétendument en direct, son visage immobile étant projeté sur la scène de la Monnaie.

Ce dispositif soulève au moins trois problèmes. D'abord, il phagocyte littéralement la représentation et Romeo Castellucci semble avoir été pris à son propre piège : son évidente fascination pour l'image lui a fait vider le plateau (un micro, le matériel de retransmission... puis c'est tout) et désincarner la mise en scène, qui manque dès lors cruellement d'épaisseur et de souffle. Elle se révèle très sèche, sans que le dispositif en question, pour intelligent qu'il soit, ne suffise à éclairer ou transcender la lecture du mythe ovidien. Ainsi, le récit de la vie d'Els, projeté sous forme de texte, focalise l'attention du spectateur durant tout le premier acte et constitue une distraction qui dessert de façon tout à fait dommageable l'opéra.

Ensuite, Romeo Castellucci joue constamment – et d'une manière intellectuellement assez malhonnête – sur la frontière entre la réalité et la fiction : Els est-elle un personnage inventé ou réel ? L'opéra est-il vraiment retransmis en direct ? Les images projetées sur la scène de la Monnaie, manifestement enregistrées (elles comprennent des scènes de jour en extérieur) mais qui pourtant présentent le visage d'Els le casque sur les oreilles réagissant à la musique jouée par l'orchestre, entretiennent cette confusion sans que jamais la clé de lecture ne soit fournie au spectateur qui, par conséquent, se trouve plongé dans une sorte de malaise vague face à ce spectacle déroutant.

Car – et c'est le troisième problème que nous voudrions soulever – ce dispositif a tout de ce que l'on pourrait appeler, par comparaison avec l'immonde phénomène médiatique de la téléréalité, du ''théâtre-réalité'', c'est-à-dire une fiction qui ne s'assume pas, prend les airs du documentaire pour exciter les émotions du (télé)spectateur en l'écoeurant d'une vision manipulée et putassière d'une fausse réalité réellement mise en scène.

Certes l'histoire d'Els est émouvante et l'idée de Castellucci est pertinente, mais on ne peut pourtant s'empêcher de penser, quoique ce dernier s'en défende dans l'entretien qu'il accorde à MyMM, qu'il y a quelque chose d'immoral et de scandaleux à exposer sans pudeur cette vie, cette intimité meurtries et à les transformer en bêtes de foire – si respectueux soit le regard que ledit forain porte sur sa ''bête''. Nous comprenons bien que Romeo Castellucci ne partagera pas du tout le reproche de voyeurisme que nous formulons à l'égard de son travail, mais nous ne pouvons que rendre compte de notre sentiment de spectateur : l'ambiguïté mal assumée du procédé nous a profondément gêné.

Reste la musique, version remaniée par Hector Berlioz en 1859 (Romeo Castellucci a ce défaut des metteurs en scène de talent : il rend l'essentiel parfois négligeable) : le chef Hervé Niquet mène correctement sa troupe, les choeurs sont admirables et Stéphanie d'Oustrac compose un Orphée de bonne facture. Mention spéciale pour la jeune Fanny Dupont qui offre un Amour simple – voire simpliste et maladroit – mais de ce fait-là très touchant.

Au final, Romeo Castellucci convainc de son intelligence plutôt que de celle de sa mise en scène, et l'on en vient à penser que les coutures plus larges du Wagner de Parsifal, qu'il réalisa pour la Monnaie en 2011, conviennent mieux à l'ampleur de ses mouvements que le petit costume délicat, sensible et charmant d'un Gluck. C'est un coup manqué.

Orphée et Eurydice
Bruxelles - Belgique Du 17/06/2014 au 02/07/2014 à 15:00 - 20:00 La Monnaie Place de la Monnaie, 1000 Bruxelles Téléphone : +32 70 23 39 39. Site du théâtre Réserver  

Orphée et Eurydice

de Christoph Willibald Gluck

Opéra
Mise en scène : Romeo Castellucci
 
Avec : Stéphanie d'Oustrac, Sabine Devieilhe, Els, Clément Bayet, Michèle Bréant, Fanny Dupont

Direction musicale : Hervé Niquet

Décors, éclairages et costumes : Romeo Castellucci

Collaboration artistique : Silvia Costa

Dramaturgie : Christian Longchamp et Piersandra Di Matteo

Vidéo : Vincent Pinckaers

Chef des choeurs : Martino Faggiani

Durée : 1h30 Photo : © Bernd Uhlig

Voir : Mise en scène de Parsifal à la Monnaie :  http://www.ruedutheatre.eu/article/1261/parsifal/