Julie LEMAIRE Bruxelles
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Publié le 26 mai 2014
Pas de tapis rouge pour les héroïnes de « Viejo, solo y puto », travesties tapies dans l’ombre de la médiocrité. Quand l’Argentine s’invite à Bruxelles, on ne fait pas dans la légèreté, ni dans la démesure.

 La scénographie est simple, le plateau semble aussi petit qu’un arrière de pharmacie et même le jeu de lumières est imperceptible. Bienvenue dans la réalité : une tranche de vie sous les néons, entre les boîtes de médicaments et les jeux de pouvoir et désir de cinq paumés de la nuit. Dans l’ombre d’un sujet aussi noir éclate un jeu d’acteurs sans artifice, cru, aussi réel que la vie.

Dans l’espace enfermant de l’arrière-boutique pharmaceutique, affaire de famille au bord de la faillite, les étagères à moitié vides divisent un sordide lieu d'existence. La réserve est un studio où évoluent deux travesties prostituées, un maquereau et deux frères, l’un pharmacien fraîchement diplômé après dix ans d’études, l’autre n’ayant jamais lâché les bottes de son père pour reprendre l’affaire et plonger très vite dans les négoces moins honnêtes.

Entre deux passes, l’utopique fièvre du vendredi soir semble entraîner les cinq acolytes vers la discothèque. Mais quelque chose nous dit qu’ils ne sortiront pas. Tout est là. Tout se passe dans cet endroit, à ce moment, comme si la vie se jouait sous nos yeux circonspects. Avant, après, il semble ne rien y avoir pour ces personnages : il n’existe que ce zoom sur quelques heures d’une vie désenchantée mais pleine d’énergie, de cris et d’existence à tout prix.

Les émotions explosent, les petites tragédies de chaque minute raclent les corps malades ; tout est décuplé par la proximité suintante, choisie et sans issue. Les acteurs restent conscients qu’ils ont un public, mais les personnages, eux, sont trop occupés à leurs liens entre pillules magiques, seringues, ébauches sensuelles et amours perdues, pour sortir de leur bulle barbare et douce à la fois.

La pièce ne délivre pas de message clair et sa dramaturgie n’a pas été dictée par une volonté de sens, mais par la construction corporelle. Le personnage apparaît depuis le corps, ce qu’il dit vient après et l’équipe artistique cherche toujours ce que la pièce raconte…La vie comme une recherche permanente plutôt que d’être dans l’affirmation fermée du sens.

Les thèmes abordés sont multiples, mais le sujet échappe. Et pourtant, ce spectacle au réalisme presque documentaire nous tient haletants, captivés et interrogés. L’interprétation est suffocante. On est d’ailleurs étonnés de voir un homme, un comédien, sortir des coulisses, sans perruque ni vernis à ongles, et non un acteur également travesti dans sa vie de tous les jours.

Bien que l’on doive admettre que nous ne connaissons du monde travesti que des caricatures et des parodies, la transformation corporelle de Marcelo Ferrari et David Rubinstein (prix du meilleur comédien, Teatro iberoamericano) est assez stupéfiante pour justifier à elle seule l’intérêt de cette création, qui n’existe que parce qu’il y a un phénomène théâtral en relation avec les acteurs. 

Jouer pour du vrai

Partis d’improvisations, les comédiens ont ensuite enrichi leur personnification grâce aux enquêtes, rencontres, films effectués dans le milieu de la prostitution et des usagers de drogue d’une banlieue de Buenos Aires. Même si cette réalité est plus visible et présente en Amérique latine, la scène est universelle, et Bruxelles l’accueille sans perte de contenu, bien que les subtilités de l’espagnol argentin, d’un argot propre au milieu, et la rapidité des échanges nous fassent perdre un peu du suc de la pièce.

Finalement, la pharmacie de quartier n’est plus un lieu pour retrouver la santé mais une salle de shoot infernale dans laquelle les travesties s’accrochent comme des sangsues à leurs pourvoyeurs d’hormones, pharmaciens emmourachés ou simplement perdus dans leurs désirs et leur quête d’existence. La sexualité se mêle à la dépendance et le tableau peu reluisant d’un vendredi soir comme les autres fait prendre conscience que ces vies existent exactement comme devant nous, au détour d’une ruelle de chaque ville du monde.

Viejo, solo y puto
Bruxelles - Kunstenfestivaldesarts - Belgique Du 13/05/2014 au 15/05/2014 à 20h30 Théâtre 140 Avenue Eugène Plasky, 140, 1030 Bruxelles Téléphone : +32 (0)2 7339708. Site du théâtre  

Viejo, solo y puto

Théâtre
Mise en scène : Sergio Boris
 
Avec : Patricio Aramburu, Marcelo Ferrari, Dario Guersenzvaig, Federico Liss, David Rubinstein

Costumes: Gabriela A. Fernandez, assistante Estefania Bonessa
Lumière: Matias Sendon
Son: Fernando Tur
Maquillage: Gabry Romero
Assistants à la mise en scène: Jorge Eiro & Adrian Silver

Durée : 1h10 Photo : © Catherine Antoine  

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