Publié le 7 octobre 2013
Après avoir dirigé le Festival d'Avignon pendant dix ans, Vincent Baudriller vient de prendre la direction du Théâtre Vidy, à Lausanne. Aujourd'hui, ce théâtre est considéré comme le premier lieu de production théâtrale en Europe. Continuité avec Avignon ou changement de cap ? Nous l'avons rencontré.

"Je voudrais qu'on entende toutes les langues du monde sur le plateau."

1. Bonjour. Comment en êtes-vous venu à diriger le Théâtre Vidy à Lausanne ?

Mon mandat au Festival d’Avignon se terminait en 2013, après la 67e édition et après l’avoir dirigé pendant dix ans avec Hortense Archambault. Je cherchais une aventure à vivre après celle d’Avignon. C’est une heureuse coïncidence qui a fait que le Théâtre Vidy cherchait un nouveau directeur. Ici, il y  avait un lieu qui correspondait à ce que je cherchais : un lieu de production, qui a des moyens techniques, financiers et humains, et qui peut les mettre à disposition pour accompagner les artistes. C’est ce que je faisais au Festival d’Avignon, et c’est ce que je vais continuer à faire ici. La fin de mon aventure au festival, avec la création de la FabricA, un nouveau lieu de résidence et de production, est en parfaite continuité avec cela. En même temps, je voulais aussi faire quelque chose de différent : après le festival, me retrouver dans une temporalité plus propice pour accompagner la création. Et cela m’offrait la possibilité de me déplacer, de sortir du contexte français pour découvrir une nouvelle culture, un nouveau milieu théâtral…  C’était important pour moi après le Festival. Il y avait un lieu à investir ici, un théâtre qui avait une âme, de renommée internationale.

2. Est-ce le projet artistique qui existait déjà dans le lieu qui vous a attiré ? Ou souhaitez-vous donner de nouvelles impulsions, de nouvelles orientations à la programmation ?

Pour moi, c’est d’abord la possibilité d’arriver dans un lieu qui a une identité propre, qui aime produire et qui a la capacité de le faire. Ce qui est certain, c’est que la programmation que je vais signer au Théâtre de Vidy sera réalisée par la même personne que celle qui a dirigé le Festival d’Avignon. Ce sera le même regard qui guidera mes choix, la même exigence, la même subjectivité… Avec une responsabilité : être le premier théâtre de Suisse Romande. C’est à la fois le grand théâtre de la ville de Lausanne et du canton de Vaud, et le théâtre phare de la création romande. Il faut donc être présent sur plusieurs fronts : voir loin, tout en travaillant avec les forces présentes, qui créent au sein du territoire.

3. Quels sont les désirs qui guident vos choix artistiques, dans l’interaction avec la scène théâtrale suisse ?

Je n’ai pas encore défait mes cartons, je suis arrivé il y a quinze jours. La saison actuelle a été faîte par mes prédécesseurs. J’ai six mois pour comprendre ce théâtre de l’intérieur et pour m’imprégner de l’esprit des lieux, avant de pouvoir imaginer ce que l’on peut produire et programmer. J’ai également six mois pour découvrir les artistes de Suisse romande et pour identifier ceux qu’il me semble important de défendre. Je construis petit à petit ma programmation pour l’année prochaine.

4. Quelles sont les singularités de la scène théâtrale suisse, que vous avez déjà pu apercevoir? Qu’est-ce qui vous semble le plus intéressant?

C’est difficile, car dès qu’on essaye de qualifier un artiste par son territoire, on est vite réducteur et on risque de les enfermer dans des stéréotypes. L’histoire et les traditions d’un territoire font partie des facteurs qui nourrissent les artistes, mais ils ne sont pas les seuls. Ce qu’ils ont en commun, à mon sens, c’est qu’on voit une très grande liberté chez les artistes qui sont sur le plateau ici. Beaucoup d’entre eux sont très libres par rapport à un certain nombre de conventions, au regard de ce qu’il est possible de faire sur un plateau. Que ce soit en ce qui concerne le poids du texte, le jeu de l’acteur mais aussi la dramaturgie, la création du sens… Il y a quelque chose de très délié. On ressent à la fois une tradition française dans le rapport au texte mais aussi une influence du théâtre germanophone, plus politique, plus direct, plus libre sur les questions dramaturgiques. Et aussi, une certaine spécificité, sans doute liée à l’Histoire d’ici : au mouvement Dada, ou à l’influence de certains artistes sur le cinéma, Godard avec le montage dramaturgique notamment. On ressent également des influences plus récentes, Marthaler notamment, sur le jeu de l’acteur et la création du sens… Ce sont des artistes qui, j’ai l’impression, nourrissent beaucoup la nouvelle génération d’artistes que l’on voit sur les plateaux, la nouvelle scène contemporaine suisse.

5. Souhaitez-vous également développer les interactions avec la scène germanophone, dans le cadre de votre programmation ?

Absolument. Je voudrais ouvrir le spectre : m’intéresser à la création telle qu’elle se fait sur le territoire, mais aussi voir le plus loin possible. L’une des priorités de mon mandat est de faire en sorte que le Théâtre de Vidy ait un rayonnement international. Il me semble important que cette ouverture soit d’abord une attention à la diversité des formes théâtrales que l’on peut découvrir au sein même de la Suisse, puis qu’elle permette d’ouvrir les portes du Théâtre Vidy de Lausanne au monde entier. C’est une dimension importante : je voudrais vraiment que l’on creuse des tunnels pour travailler avec la scène germanophone. Et puis, on parle beaucoup des différences, mais il ne faut pas oublier qu’il y a aussi énormément de points communs entre la Suisse romande et la Suisse alémanique, surtout au sein de la scène théâtrale indépendante. L’un des premiers artistes que l’on produira ici sera d’ailleurs Christoph Marthaler, en coproduction avec le Théâtre de la Kaserne de Bâle.

 

 

 Vincent Baudriller (Vidy, Lausanne) : "Toutes les langues du monde sur le plateau."

 

6. A Avignon, vous avez notamment développé les programmes internationaux…En dehors du travail sur le territoire suisse, quel rayonnement international souhaitez-vous pour le Théatre Vidy ?

Il faut que le théâtre de Vidy soit ancré sur son territoire, mais qu’il regarde aussi autour de lui : la Suisse alémanique et l’Allemagne d’un côté, la France de l’autre, puis le monde entier. C’est justement ce que je trouve beau, ce qui me plait ici à Lausanne : c’est une ville qui a une identité régionale très forte, et en même temps, c’est une ville qui regarde loin. Que ce soit dans la rue ou sur les bords du lac, on entend toujours énormément de langues différentes, ce qui est assez rare pour une ville de cette taille là. A partir de là, je pense que ce serait vraiment intéressant de laisser résonner une multiplicité de langues et de cultures différentes sur le plateau. Ce qui m’intéresse au théâtre, c’est la rencontre avec l’altérité et l’imaginaire de l’artiste. C’est donc l’endroit idéal pour faire dialoguer une diversité de formes, de cultures, d’esthétiques… C’est exactement ce que je me suis efforcé de faire au Festival d’Avignon, en travaillant avec des artistes comme Wajdi Mouawad ou Dieudonné Niangouna. Et c’est ce que je vais continuer à faire ici : on retrouvera donc des amis d’Avignon et on se fera plein de nouveaux amis.

7. Quel bilan tirez-vous de vos dix années à la tête du Festival d’Avignon ?

C’est plutôt à vous de me le dire, je pense!  Pour moi, c’est un bilan qui est à la fois symbolique, artistique et politique. J’ai essayé avec Hortense Archambault et l’ensemble de l’équipe de direction du festival de jouer sur ces différentes dimensions, à la fois esthétiques, mais aussi publiques et politiques. J’ai voulu donner à voir un théâtre d’aujourd’hui, en essayant de montrer que le théâtre était un art vivant, qui se nourrissait de toutes les formes d’expression des artistes d’aujourd’hui, qui se transformait sans cesse. C’était une aventure extrêmement forte, nourrie de rencontres humaines et artistiques incroyables.

8. De part et d’autre, on entend s’élever des critiques sur le côté convenu de la programmation du IN. Toujours les mêmes têtes d’affiches à l’honneur, une certaine vision «officielle», parisienne, élitiste du théâtre, accompagnée de subventions conséquentes. Et de l’autre côté, les artistes qui font des propositions fortes mais qui restent sur le carreau… Que répondez-vous à ces critiques ?

Je ne vois pas vraiment de quelles critiques vous parlez. Je pense qu’il est difficile de parler d’une programmation convenue, car nous avons pris énormément de risques. Est-ce que c’est convenu de faire venir des artistes africains, quasiment inconnus du public français, et qui remplissent les salles ? Je pense à Dieudonné Niangouna, artiste associé de la dernière édition, mais pas seulement. Au cours des dernières années, nous avons fait confiance à énormément d’artistes qui étaient jusque là inconnus du public, Philippe Quesne  et Gisèle Vienne notamment. Aujourd’hui, ce sont les artistes français qui tournent le plus au monde. Tout au long de mon mandat,  j’ai voulu montrer que le théâtre d’aujourd’hui pouvait intéresser le public d’aujourd’hui, en cassant certains tabous, qui supposent que le théâtre contemporain est réservé à un public de spécialistes. Je suis persuadé du contraire, pour moi le théâtre contemporain, c’est le théâtre d’aujourd’hui et il intéresse le public d’aujourd’hui. Il n’y a pas d’autre théâtre que le théâtre contemporain. C’était un pari qu’on a défendu dès le début. On a effectivement été pas mal attaqués pour avoir défendu cette position, et on a bien vu que le pari a été réussi, car on a atteint des taux de fréquentation record. Les taux de fréquentation ne sont pas un indice en soi, mais conjugués à des choix artistiques forts, je pense qu’ils le sont.

9. En ce qui concerne l’implantation sur le territoire, les relations tissées avec le public, l’impact sociétal du Festival d’Avignon… Quelles actions de médiation ont été mises en place ? Qu’est-ce qui resterait encore à faire pour sortir d’une certaine forme d’entre-soi ?

C’était un immense champ de travail et d’investissement dans le cadre du festival, mais qui a, en effet, été peu médiatisé. Il y a eu énormément de choses par rapport au public qui ne se faisaient pas auparavant : des rencontres sur le territoire, en amont, d’octobre à juin. On préparait les spectateurs avec des rendez-vous réguliers, notamment sur le territoire d’Avignon où la scène était très décalée par rapport à ce qu’on faisait, il n’y avait pas de Scènes Nationales, pas de Centres Dramatiques Nationales… On a donc voulu permettre au public de rencontrer ce qu’on faisait. On a également travaillé avec des publics qui n’avaient pas du tout accès à la culture, dans le milieu associatif. On a fait un énorme projet avec le Centre Pénitentiaire d’Avignon., tous les ans, en collaboration avec les artistes de la programmation (Juliette Binoche, Peter Brook…). On a travaillé avec eux dès la première année, on a monté des lectures et puis les prisonniers ont pu venir au festival, pour voir les spectacles. On a également mené un énorme programme en faveur des jeunes et des lycéens, avec une nouvelle politique tarifaire, une nouvelle accessibilité. La dernière étape de ce travail a été celle qui concernait les quartiers extra-urbains d’Avignon, et puis notamment la FabricA, dans le cadre de laquelle on a mis en place énormément de choses.

10. Enfin, il y a 10 ans, vous avez notamment décidé d’associer des artistes (Thomas Ostermeier, Wajdi Mouawad, Dieudonné Nangouna etc.) à la programmation du festival… Aujourd’hui, quel bilan faîtes-vous de cette initiative ?

C’était extraordinaire, pour deux raisons. La première, c’est que c’était vraiment une réponse à la spécificité d’Avignon, c'est-à-dire l’unité de temps et de lieu qui permettait aux spectateurs de voir une multiplicité de spectacles en l’espace de quelques jours. C’est quelque chose qui ne se produit pas dans le théâtre habituel et qui permet de mettre fortement les œuvres en résonance les unes par rapport aux autres. Le dispositif de l’artiste associé était une réponse à cela, car il permettait de soulever des questions mettant les œuvres fortement en résonance les unes par rapport aux autres. En même temps, il permettait de pénétrer en profondeur dans l’univers d’un artiste, faire découvrir son imaginaire… Et sur les 10 festivals, le travail avec les artistes associés a été absolument extraordinaire. On s’est donné le temps, Hortense et moi, de découvrir les artistes avec lesquels on travaillait. Ca nous a permis d’aller beaucoup plus loin, que ce qui est possible dans la rencontre habituelle entre un artiste et un directeur de théâtre. C’était singulier à chaque fois, et c’étaient des moments inoubliables.

11. Sans transition et parce qu’un peu d’humour, ça fait du bien… Si vous deviez être/ vous réincarner en un personnage de théâtre, lequel seriez-vous ? Et pourquoi ?

Je déteste les questions comme ça… Je suis obligé de répondre ? Allez, on va dire Hamlet, ça doit être une expérience intéressante à vivre.

12. La pièce que vous emporteriez sur une île déserte ?

C’est compliqué… Il faut qu’elle soit assez épaisse, pour qu’on ait de quoi s’occuper… Je dirais Les derniers jours de l’humanité, de Karl Kraus.

13. L’auteur avec lequel vous passeriez la nuit à refaire le monde ?

Ah ! Je vais dire Le Clézio, parce qu’on l’a déjà fait avec lui, et que c’est un très bon souvenir.

 

Le théâtre Vidy de Lausanne (Suisse) : http://www.vidy.ch

Crédit photo © Ilka Kramer

 Vincent Baudriller (Vidy, Lausanne) : "Toutes les langues du monde sur le plateau."