Suzane VANINA Bruxelles
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Publié le 9 juillet 2013
Vu à Bruxelles, automne 2012 - Drame et Culpabilité, Pénitence et Rachat des fautes, Survie et Réconciliation dans un village actuel isolé constituent la trame de fond d'un spectacle coloré, dansé et chanté.

"Un petit village au pied d'une montagne. Reculé. Dominé par la pauvreté. Les gens ont le coeur lourd." C'est un Narrateur, Jan Lauwers, qui nous invite à le suivre dans cette chronique - une fresque picturale avant tout -  de la vie de ce bourg, à partir de l'été jusqu'en hiver, après une catastrophe humaine. Suite à la manipulation malencontreuse d'une bonbonne de gaz, une explosion a tué 24 villageois dont 7 enfants.

Cela commence un an plus tard, par la commémoration du drame sur le traditionnel lieu de rencontre, pivot du patelin, au milieu duquel il y a aussi une fontaine, à sec, hors d'usage, recouverte et  qui servira de podium pour les discours et interventions. Ce sera l'occasion de voir défiler les membres de la petite commmunauté.

Voici la responsable qui est aussi victime, en chaise roulante : la femme du boucher/Anneke Bonnema ; son mari  toujours aimant/Benoît Gob ; la boulangère/Grace Ellen Barkey, mère qui pleure et vomit sur le cadavre de son gamin ; sa fille Pauline/Romy Louise Lauwers ; le plombier pervers Alfred Signoret/Julien Faure ; sa femme "l'étrangère" au village, Kim Ho/Sung-Im Her et leur grande fille Michèle/Yumiko Funaya, qui sera victime d'inceste... Tous ces acteurs-chanteurs-danseurs sont excellents !

Alors qu'il devait s'agir d'un apaisement, cette cérémonie de deuil engendrera toutes sortes d'événements plus extraordinaires et calamiteux les uns que les autres : chute (du ciel) d'un canot de sauvetage (boat people) bourré de poissons baudruches ; irruption de curieux balayeurs en costume orange (les"Invisibles"de la société) et conversion de certains à cette couleur (un rapprochement grâce à la symbolique boudhique ou simplement "tous pauvres un jour") ; naissance d'un bébé géant (gonflable)...

Ce sera aussi la punition par noyade et pendaison d'Alfred accusé d'avoir abusé de sa fille pendant 76 jours dans "les catacombes" sous la fontaine, celle de sa mère accusée de complaisance, qui subira l'opprobe de tous par un enfermement de 76 jours, sera livrée aux mâles du village, avant un rachat définitif pour le moins stupéfiant... C'est un défilé ininterrompu de tableaux dont l'interprétation est laissée à chaque spectateur.

Quand Jan Lauwers revisite Lars von Trier

Le film "Dogville" de Lars von Trier - dont la dernière image est ce survivant d'une ville anéantie, le  chien - inspire nettement Jan Lauwers. Le chien-mannequin, placé à l'avant-scène, figure la référence claire de l'auteur-metteur en scène pour le but et la plantation du thème de son spectacle. D'un côté, le "comment vivre ensemble" d'une vingtaine de villageois. De l'autre, l'histoire découpée en actes et chapitres aux titres significatifs, la mise à distance du récit, les personnages, dont l'étrangère qui a dû/et doit encore se faire accepter... etc.

Mais à partir d'éléments similaires à ceux du film, l'histoire va assez vite prendre un autre tour. Fonctionnant elle-même comme une famille, il est évident que la Needcompany devait se pencher sur le fonctionnement d'une société d'aujourd'hui, grande ou petite, alors que tradition, religion, culture... ne sont plus communs, que l'ouverture et la multiculturalité se généralisent tout en étant confrontées à une attitude inverse : individualisme, repli sur soi...

Quand il raconte une histoire, le metteur en scène a recours à toutes les disciplines artistiques, dans un esprit communautaire où chaque artiste a son mot, son geste, son chant ou sa musique à introduire et cela inclut sa langue d'origine, son accent. Le spectacle est donc un mix de trois langues (surtitres anglais, français, néerlandais) qui se définissent en un récit par le Narrateur ou en soliloques et dialogues brefs qui souvent paraissent improvisés, murmurés "comme pour soi". On ressent une petite impression de "déjà vu", on reconnait le style Lauwers.

Les deux heures trente du spectacle filent à belle allure. On suit l'histoire avec une attention et un intérêt soutenus. Mais pourquoi n'est-on pas touché davantage ? La mise en distance de manière brechtienne, le jeu volontairement non appuyé, désinvolte, ou au contraire outré, exacerbé, l'abondance de péripéties, de rebondissements, les multiples actions simultanées, les passages sans transition du rire aux lamentations, les enchaînements de séquences hasardeux... tout cela déconcerte et peut agacer.

C'est parfaitement voulu et assumé afin que le "message" lauwersien de tolérance, de bonté et de pardon soit compréhensible "tous publics" et cela même si cela peut paraître quelque peu kitch, disons naïf, ou tenant de la démonstration appuyée, moralement trop évidente. On songe alors, après Goya ou Breughel, au Douanier Rousseau...

Marketplace 76/Place du Marché 76
Avignon - In 2013 Du 08/07/2013 au 17/07/2013 à 22h Théâtre des Carmes 6 place des Carmes Téléphone : 04 90 82 20 47. Réserver  

Marketplace 76/Place du Marché 76

de Jan Lauwers

Théâtre
Mise en scène : Jan Lauwers
 
Avec : Grace Ellen Barkey, Anneke Bonnema, Hans Petter Dahl, Julien Faure, Yumiko Funaya, Benoît Gob, Sung-Im Her, Romy Louise Lauwers, Maarten Seghers, Emmanuel Schwartz, Catherine Travelletti, Jan Lauwers, Elke Janssens

Images : Jan Lauwers
Dramaturgie, sous-titrage : Elke Janssens - Traduction française : Anne Vanderschueren - Traduction anglaise : Gregory Ball
Assistanat chorégraphie : Misha Downey - Assistanat (stagiaire) à la mise en scène : Camille De Bonhome 
Compositeurs : Rombout Willems (été, printemps), Maarten Seghers (automne), Hans Petter Dahl (hiver)
Son : Sam Serruys
Lumière, concept : Ken Hioco - Technique : Marjolein Demey
Créateur des marionnettes : Paul Contryn (De Maan)
Costumes : Lot Lemm assistée de Lieve Meeussen
Coach chant : Lucy Grauman
Technique, régie : Irmgard Mertens, Klaas Trekker, Elke Van Der Kelen

Durée : 2 h 30 Photo : © Marteen Vanden Abeele  

Création-production : "Needcompany" (Bruxelles)
Coproduction : la "Ruhrtriennale", Bochum (D), Burgtheater, Vienne (A), Holland Festival, Amsterdam (NL).
Soutien : autorités flamandes de Belgique.

Jan Lauwers se définit toujours comme"performeur"; à la base : une formation en arts plastiques qui se sent dans les spectacles que monte sa Needcompany fondée à Bruxelles en 1986. "Besoin de compagnie" mais ausi besoin de voyages, de rencontres et d'échanges, de créer ensemble des oeuvres spectaculaires à différents niveaux. Depuis "La chambre d'Isabella" (2004), il a élargi son audience avec "La Poursuite du Vent" (2006), "Le Bazar du Homard" (2006),"La Maison des Cerfs" (2008), "L'Art du Divertissement" (2012) (tous évoqués sur RDT).