Michel VOITURIER Avignon
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Publié le 28 juillet 2010
Une tentative de faire le point sur la création théâtrale en Communauté francophone de Belgique (1968-2008) à travers quarante pièces. Un bilan qui montre les différences et la substance d’un travail de recherche et d’inventions scéniques.

Dans une Belgique trilingue en proie à des tensions communautaires entre néerlandophones et francophones, ces derniers n’ont jamais eu la fibre nationaliste. D’où, sans doute un manque évident de travaux et de réflexion construisant des synthèses au sujet de l’évolution culturelle de l’entité Wallonie-Bruxelles et permettant une vision claire des éléments et des apports spécifiques de cette double région où se parle le français.

L’exposition mise sur pied par la Bellone, Maison du Spectacle, s’est penchée sur une série de créations marquées par l’innovation. Après une longue période où le modèle était essentiellement la France, les influences vont se diversifier : Barba, Grotowski, Kantor, Robert Wilson, Pina Bausch, Morobushi, Viripaev... Certains auteurs s’imposent, comme Dorst, Handke, Kroetz, Deutsch, Müller… Les filiations vont marquer une transmission entre une série de metteurs en scène. Des courants passent de qui enseigne à qui apprend, qui joue et travaille avec un tel ou un tel : les réseaux s’alimentent, se dissocient, essaiment.

Le cheminement d’un théâtre « à la recherche de nouveaux langages » s’est caractérisé par « la simplicité des moyens, le dépouillement et le jeu minimal, le plateau nu, l’ici et maintenant, l’engagement social, la critique, le corps, le jeu non verbal, l’expression visuelle, la prise de parole impertinente ». L’héritage du surréalisme, celui d’écrivains comme Maeterlinck ou Ghelderode se marque par « le rapport étrange que l’on voit apparaître entre jeu avec le réel et artifice assumé » ainsi que par une propension à une langue « souvent désossée, éclatée, ou simplement documentaire livrée dans sa brutalité authentique ».

Des jalons caractéristiques


Le choix commence en 68 avec la découverte du plateau quasi nu de Mlle Jaïre de Ghelderode, satire impertinente du clergé et des pompes funèbres mise en scène d’Henri Chanal. En 71, Real Reel de Frédéric Flamand (actuel directeur du Ballet national à Marseille) et Pourbus donna priorité sur la parole à un langage du corps proche de la transe. Le même Flamand donnera If pyramids were square (86) où la ville, son architecture sont questionnés par le biais d’une vision de société. Le Mistero buffo (72), assemblage de textes de Dario Fo et de chansons populaires italiennes, réalisé par Arturo Corso et qui eut les honneurs de la Cour du Palais des Papes, marque l’émergence d’un théâtre militant.

Albert-André Lheureux monte La passion selon Pier Paolo Pasolini (77), ce qui met à l’honneur Kalisky, plus joué à l’étranger qu’en Belgique. Échafaudages, objets symboliques, bousculades et nudités en furent les ingrédients. Hedges de Pierre Droulers (79) est solo de danse improvisé en contrepoint du free jazz de Steve Lacy, parcours libéré sur la surface de murs.

Artefact  (80) de Marannes casse l’espace salle-plateau, voyage dans la performance à partir d’expériences psychédéliques à propos de la mort, mêlant corps à la gestuelle extrême avec la vidéo, ceci tandis que Van Kessel fait jouer Ella dans un véritable poulailler, cocktail de réel brut en présence d’un écran télé et enrobé d’une langue éclatée. La Jocaste  (81) de Fabien, Liebens la réalise en tant que parole libérée des femmes et qu’espace libéré du décor de la tragédie grecque. L’homme qui avait le soleil dans sa poche (82) de Louvet donne à Sireuil l’occasion d’ancrer le théâtre dans l’histoire de la Wallonie. Dans la lignée de Strehler et Chéreau, il crée des images scéniques pour un travail sans référence à la psychologie.

Intéressés par Carolyn Carlson et Kantor, Mossoux et Bonté imaginent la chorégraphie Juste ciel (85) où le corps se situe « entre hystérie et recueillement,  extase et enfermement, sublime et grotesque ». La même année, Heiner Müller et La Mission  sont placés par Delval et Dezoteux en contrebas d’un seul rang de spectateurs et traités comme un match de catch. Hiai (86) d’Alain Populaire met la danse au service du silence et de la lenteur méditative.

Dans La Tragédie comique (88), Hunstad et Bonfanti commencent une exploration ludique et lucide de l’essence du théâtre alors que Salmon place Les Troyennes entre récitatifs et chœurs. Il influencera la Cie Furiosas et sa Danse des pas perdus (94), intégration du théâtre, de la danse et des arts plastiques. Besprosvany fait danser Von Heute auf morgen (89) au moyen d’un collage entre classique, expressionisme et pulsations contemporaines. C’est un Claudel, L’Annonce faite à Marie, qui focalise l’attention sur Dussenne en redonnant priorité à l’humain, y compris par la soupe bue avec le public lors de l’entracte.

Le Créham invite sur scène des handicapés mentaux dans Watcha i love you (92), redonnant des lettres de noblesse à la maladresse, à la spontanéité, à l’émotion brute. D’Hoop met en cohabitation l’humour d’Yvonne princesse de Bourgogne (93) et la souffrance  en plaçant les spectateurs dans les stalles d’une ancienne école vétérinaire.

Balises pour une identité culturelle

Les jeunes générations

Manifeste de la jeune génération, Such a Bad Experience never again (94) trace un parcours promenade dans l’Atelier Sainte-Anne. L’univers de la télé, celui d’un monde marchandisé y sont dénoncés. Cyberchrist (95) de Thierry Smits compose un chemin de croix inspiré par les planches anatomiques de Vésale. Les Revues (1995-2008) caustiques de Charlie Degotte sont des montages de formes et de tons divers liés à l' improvisation.

Au départ d’une partition de Berio, Ingrid van Wantoch Rekowski fait de A-Ronne II (96) produit un théâtre musical et polyphonique. Une petite vingtaine de comédiens entre 65 et 85 ans, pros et amateurs, ont été réunis par Roodthooft pour parler de la vieillesse dans Le Paradis des chiens (97). Laurent Wanson, avec Les Ambassadeurs de l’ombre (2000) renouvellera cette tentative en donnant la parole à des familles du quart monde.

Grâce  à In Between (2000) Michèle Noiret acte le mariage du corps et de capteurs électroniques au moment où Jacques Delcuvellerie et son Groupov réussissent une fresque impressionnante sur le génocide avec Rwanda 94. Fiction et témoignage vécu, conférence et chants africains en sont les puissants ingrédients aux limites du théâtre.

La troupe itinérante d’Axel de Booseré, Arsenic, renouvelle une forme de théâtre populaire en jouant Le Dragon  (01) au sujet des totalitarismes. De son côté le Transquiquennal se lance dans l’élaboration d’une œuvre essayant de montrer le fil de la pensée en refusant l’illusion théâtrale : Zugzwang.

Joanne Leighton se lance dans l’interactif par l’intermédiaire de Made in Taïwan (04). Le public est invité à choisir costumes, musiques pour un solo chorégraphique proche de la performance qui renvoie à des citations et démontre qu’un spectacle est fait de références, de connivence calculée avec le spectateur. Un DJ et un trio d’acteurs forment Oxygène (04) importé par Galin Stoev : en dix moments chantés dans un style proche du rap, les problèmes du monde actuel se trouvent mis en corps et en voix.

Le groupe Toc, collectif bruxellois, après son fameux « Moi Michèle Mercier 42 ans morte », poursuit son travail de construction-déconstruction à travers La Fontaine au sacrifice (06) en s’engageant à fond dans l’ironique et le dérisoire. Soutenue par le numérique et les nouvelles technologies, La Terreur, chronique de la création (06) aboutit à « une écriture qui dialectisait le vu, l’écrit, le dit, le dansé ».

 Amerika (06) se veut la perception d’un monde après les attentats du 11 septembre, « magma de sons, d’images et de sensations en forme d’hommage au cinéma et à la littérature d’épouvante américains ». Holeulone (06) de Ponties enrobe des danseurs en quête d’identité dans un film d’animation de Thierry Van Hasselt.

Le ballet Troupeau/Rebano (06) d’Ayelen Parolin s’en prend aux stéréotypes à la frontière entre performance et travail élaboré, le tout pimenté d’insolence. Enfin, provocation ou clin d'oeil d’un titre néerlandais pour une production francophone, Het maakt nieks uit, het blijf onzichtbaar (08) est un théâtre d’objets délirant, paroxystique, nimbé d’un fantastique de B.D. ou de films concoctés par les frères Quay. 

Ce panorama, voulu significatif et non exhaustif, donne une vision positive d'une créativité trop souvent méconnue. Il montre combien les brassages culturels ont modifié le paysage théâtral de la Comunauté francophone de Belgique et augure plutôt bien de l'avenir.

Balises pour une identité culturelle
à propos...
Révélations, théâtre et danse en Belgique francophone

Lieu : Village du Off, 1 rue des Écoles, Avignon

Dates: du 8 au 27 juillet de 11 à 18h (Accès libre)

Publication: "Révélations 1968-2008" par Antoine Pickels, Céline Van Corven, éd. La Bellone, Bruxelles, 2010 (français / anglais . 248 pages, couleur et N&B, nombreuses illustrations. 200 X 270 mm, cartonné, reliure métallique) prix: 18 €

Textes : Jacques André, Paul Aron, Nestor Baillard, Marie-Luce Bonfanti, Mathilde Cegarra, Nancy Delhalle, Chris Delville, André Deridder, Isabelle Dumont, Régis Duqué, Nicolas Florence, Olivier Hespel, Cédric Juliens, Benoît Marcandella, Crista Mittelsteiner, Jean-Pierre Orban, Antoine Pickels, Jean-Marie Piemme, Xavier Schaffers, Catherine Simon, Virginie Thirion, Célyne Van Corven, Cécile Vandernoot, Maryvonne Wertz.

Scénographie de l'exposition : Simon Siegmann

Vidéo : Jacques André

Graphisme : JmK & JS (www.supersimple.be)

Paysage sonore : Virginie Jortay

 

  Photo : © Artscenic

La Bellone, Maison du spectacle, 46 rue de Flandre
B-1000 Bruxelles

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